Or et argent: encore de la conviction, mais moins de momentum

EXPERT INVITÉ. Ceux qui me suivent depuis quelques années m’ont souvent entendu parler d’or et d’argent. Pas parce que je suis un gold bug, ni parce que j’ai une fascination particulière pour les métaux précieux. En fait, mon intérêt pour cette thématique a toujours été circonstanciel. C’était une transaction dictée par le contexte, pas par l’idéologie.

Pourquoi? Parce qu’à mes yeux, il y avait une combinaison rare d’éléments favorables:

Désordre géopolitique croissant;

Demande soutenue venant d’Asie depuis le début de la guerre en Ukraine;

Érosion de la confiance envers certaines monnaies fiduciaires;

Achats des banques centrales;

Taux d’intérêt réels appelés à baisser dans un contexte où la Fed baisse alors que l’inflation réelle me semble persistante;

Une évaluation très basse par rapport à nos paramètres historiques habituels.

C’était une bonne histoire, mais surtout un bon positionnement dans un bon moment.

Je pense encore aujourd’hui que plusieurs des facteurs géopolitiques qui soutiennent la valeur de l’or sont toujours présents, et même encore très forts. Le monde n’est pas devenu plus stable. Les tensions entre grandes puissances restent élevées et la volonté de diversification monétaire de plusieurs pays n’a pas disparu. Tout cela reste favorable, structurellement, aux métaux précieux.

Là où mon regard a changé, c’est à deux endroits: de un, la force qui soutient le momentum et de deux, les fondamentaux de valorisation. La relation entre le prix de l’or et la masse monétaire M2 (cette masse monétaire regroupe toutes les devises qui circulent dans l’économie mondiale), ainsi que le sous-positionnement ne sont plus les mêmes qu’en 2024 et en 2025.

Sur la valorisation, j’aime comparer l’or à l’évolution de la masse monétaire M2. La logique est simple. L’or ne produit pas de flux monétaires, ne verse pas de coupon et ne génère pas de bénéfices. Sa valeur repose donc davantage sur son pouvoir de réserve, sa rareté relative et son rôle d’actif monétaire alternatif.

À long terme, il n’est donc pas absurde de le comparer à la quantité de monnaie en circulation dans le monde. Plus la masse monétaire croît, plus la valeur théorique d’un actif monétaire rare comme l’or peut monter. Ce n’est pas une science exacte, évidemment, mais c’est un cadre utile pour juger si l’or est excessivement cher ou encore raisonnable par rapport à l’expansion monétaire.

Dans ce cadre-là, l’or ne me paraît pas délirant. Au contraire, si on le ramène à un écart type de son corridor de juste valeur par rapport à la masse monétaire M2, on parle d’environ 4 200 $US. Autrement dit, même après sa forte montée, il n’est pas évident pour moi que l’or soit dans une bulle classique.

Il existe encore un coussin fondamental. C’est important à rappeler, parce que plusieurs regardent la performance passée et concluent automatiquement que tout a déjà été fait. Je ne suis pas certain que ce soit si simple.

Mais entre un actif qui n’est pas en bulle et un actif qui reste intéressant tactiquement aujourd’hui, il y a une différence. Cette différence, elle vient surtout du momentum.

Sur le plan technique, qui est à mes yeux un outil très utile pour lire les dynamiques d’offre et de demande, particulièrement sur une commodité comme l’or, plusieurs éléments se sont détériorés.

Nous avons brisé la ligne de tendance amorcée à la fin de l’été. Le prix évolue maintenant sous sa moyenne mobile de 50 jours. La moyenne mobile exponentielle du RSI présente aussi une inflexion négative. Et pour ceux qui aiment les figures un peu plus ésotériques, on peut même plaider qu’un double sommet de type Adam et Ève est en train de prendre forme.

Vous n’êtes pas obligés d’y croire. Mais bon, le jupon dépasse un peu: je reste quand même un analyste technique agréé (Chartered Market Technician) alors ne vous surprenez pas si je vous sors parfois des «patterns boursiers» un peu comiques. Il y a une certaine logique derrière celui-là, aussi ridicule puisse-t-il sembler, mais bon c’est pour un autre article peut-être.

La situation du côté de l’argent n’est pas meilleure

La lecture est similaire du côté de l’argent. Les signaux techniques sont comparables. Le momentum s’essouffle, la structure devient moins convaincante, même si un support semble se dessiner quelque part entre 70$US et 73$US.

Je garde volontairement une bande assez large, parce que l’actif a été extrêmement volatil et qu’il faut lui laisser un peu d’espace. Mais l’idée générale demeure: sur une base tactique, l’argent n’a plus la même allure qu’il avait il y a quelques mois.

Quand j’ai parlé pour la première fois d’argent, le ratio Or/Argent était à 89 fois. Ce ratio coïncidait avec des hausses historiques très élevées. Aujourd’hui, le ratio est davantage revenu à la normale. Il est encore attrayant à très long terme, mais beaucoup moins si on regarde les 10 dernières années. La valorisation de l’argent n’est donc plus aussi attrayante qu’elle ne l’était.

Est-ce que je suis en train de dire qu’il faut vendre absolument toute exposition aux métaux précieux? Pas du tout.

Il y a encore plusieurs raisons de croire que la valeur fondamentale pourrait graduellement s’améliorer en 2026. Une inflation plus persistante que prévu, des baisses de taux aux États-Unis, un climat macroéconomique plus fragile, ou même une remontée des craintes budgétaires pourraient très bien redonner de l’oxygène à la thèse. Pour ceux qui croient à un scénario de stagflation, l’or et l’argent demeurent des protections qui ont du sens.

Mon point est que le moteur principal a changé. Le mouvement haussier fondamental à long terme n’est pas mort, mais le momentum, lui, n’est plus ce qu’il était. Sur des actifs aussi sensibles au positionnement et au narratif, ça compte énormément.

Bref, l’enthousiasme que j’avais pour l’or et l’argent en 2024 et 2025 est plutôt derrière moi. Je ne suis pas devenu baissier sur le secteur, pas du tout, mais je suis nettement moins enthousiaste sur le plan tactique.

Ça reste pour moi un bon diversifiant. Ironiquement, avec la montée du poids des sociétés aurifères dans l’indice canadien S&P/TSX, plusieurs investisseurs détiennent probablement déjà une exposition au secteur suffisante sans même le réaliser.


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