Gérer les RH dans une firme d’experts RH: bonne chance! |
Un texte de Paméla Bérubé, psychosociologue, membre de l’ordre des CRHA et entrepreneure, vice-présidente et cofondatrice de Go RH et présidente de Huni PAE
Des entrepreneurs qui me disent: «Le volet RH, méchant casse-tête. Ça me pousse parfois à vouloir vendre à pas cher mon entreprise!» À la blague, mais aussi pour relativiser les choses, je réponds chaque fois: «Imaginez, gérer les RH dans une équipe d’experts RH!». Il n’y a pas place à l’erreur.
Effectivement, diriger une firme spécialisée en gestion des ressources humaines comporte un paradoxe parfois sous-estimé.
Sur papier, c’est presque rassurant. On voit une équipe composée de près d’une centaine d’experts en gestion, en communication, en leadership de tous âges… bref, des gens qui comprennent les humains. On pourrait croire que ça simplifie la vie. Après tout, qui de mieux placé pour créer une organisation saine que des professionnels dont c’est précisément le métier?
La réalité, c’est que gérer une équipe de consultants RH ne rend pas la gestion plus facile. Ça la rend… plus visible. Et quand tout devient visible, il ne reste plus beaucoup d’endroits où se cacher.
Travailler avec des experts, c’est un luxe que je chéris chaque jour. Des gens autonomes, réfléchis et capables de naviguer dans la complexité humaine avec finesse. C’est exactement le type de talent que toute organisation souhaite avoir. Ceci étant dit, c’est aussi un miroir exigeant parce que ces mêmes personnes savent précisément reconnaître une décision évitée, une communication floue, une incohérence entre les valeurs et les comportements et elles n’ont pas besoin qu’on leur fasse un dessin pour le voir!
Il y a aussi un piège subtil, celui de croire que parce qu’on est tous «en RH», certaines choses vont de soi. Qu’on n’a pas besoin de clarifier autant. Qu’on peut aller plus vite. Qu’on se comprend implicitement.
La cohérence devient donc un standard, pas un objectif. Dans plusieurs organisations, la cohérence est une intention. Dans une firme RH, elle devient une attente implicite. Tu ne peux pas promouvoir certaines pratiques chez tes clients… et fonctionner autrement à l’interne. Non pas parce que quelqu’un va te le reprocher frontalement, mais parce que ça va se ressentir. Quand cela se ressent, c’est la culture qui en prend un coup.
Nous avons également un grand privilège, celui d’évoluer dans un véritable incubateur d’idées RH. Être entourée d’experts, c’est avoir accès à une richesse de perspectives, de réflexions et d’approches qui se confrontent, se raffinent et évoluent en continu. Nos discussions deviennent des laboratoires et surtout, nous avons la possibilité de tester, ajuster et apprendre… avant même d’aller au marché. Que l’on cite ici notamment toutes les formules imaginables de télétravail (tracance, nomade numérique, gestion décentralisée, etc.), les tests ont les a faits!
Ce qui est parfois exigeant à l’interne devient alors une force exceptionnelle à l’externe. Parce que derrière chaque approche que nous proposons, il y a souvent eu plusieurs angles débattus, plusieurs hypothèses testées et une réelle mise à l’épreuve. Et ça, comme entrepreneure, c’est un levier de développement que je n’aurais jamais anticipé à ce point.
Être observée (dans le bon sens)
Puis un jour, j’ai réalisé quelque chose qui a changé ma façon de voir mon rôle. Dans une firme RH, le leadership n’est pas seulement vécu, il est observé. Pas dans une posture de jugement, mais dans une posture de lecture. L’équipe est excellente pour accompagner des organisations. Et accessoirement, elle devient aussi très habileté pour observer la leur. Notre équipe n’écoute pas seulement ce que nous disons. Elle observe comment nous décidons, comment nous gérons les tensions et comment nous réagissons à l’imprévu. Autrement dit, chaque geste devient un message, et ça, ça change tout!
Le moment où l’expertise ne suffit plus
Pendant longtemps, mon réflexe naturel a été de m’appuyer sur mon expertise. C’est confortable, c’est sécurisant et ça fonctionne… jusqu’à un certain point. Dans un environnement où plusieurs personnes maîtrisent très bien les concepts, l’expertise cesse d’être un levier différenciateur. Elle devient la base.
Ce qui fait la différence, ce n’est plus ce que tu sais, mais bien ce que tu incarnes et la façon dont tu crées de l’espace pour que l’expertise des autres existe pleinement.
Les conversations de surface et posture consciente
Quand tout le monde comprend les dynamiques relationnelles, les conversations ne restent pas en surface très longtemps. On nomme. On questionne. On questionne de nouveau. On va au fond des choses et ça demande du courage. Parce qu’il n’y a pas beaucoup de place pour éviter, contourner ou minimiser. Mais c’est aussi là que se construit la confiance réelle.
Avec le temps, mon rôle est devenu autre chose et continue toujours de progresser. Cela demande d’être présente autrement. Plus stratégique. Plus intentionnelle. Moins dans le «comment», plus dans le «pourquoi».
Est-ce que c’est plus exigeant de diriger une équipe d’experts RH? Oui.
Est-ce que c’est inconfortable parfois? Absolument.
Parce que tu ne peux pas te reposer uniquement sur des outils, des processus ou des concepts. Tu dois travailler sur toi, sur ta posture, sur ta capacité à être alignée, même dans l’inconfort. Mais c’est aussi ce qui rend l’expérience profondément enrichissante. Parce qu’au-delà des mandats, des clients et des résultats, il y a quelque chose de plus grand qui se construit: un leadership plus conscient.
Et si c’était ça, le vrai privilège?
Ainsi, je ne dirais pas que gérer des RH dans une équipe d’experts RH est plus difficile. Je dirais que c’est plus révélateur. Révélateur de ses forces, de ses angles morts et de ses réflexes.
Au fond, diriger une firme RH, ce n’est pas seulement appliquer les meilleures pratiques, c’est aussi accepter d’être soi-même, en développement constant avec toujours plus de justesse. Parce que quand ton équipe élève le standard, ton rôle devient de t’y élever aussi.
Et à ceux qui me disent encore que les RH sont un casse-tête, je répondrais aujourd’hui ceci:
Ce n’est pas un casse-tête. C’est un miroir.
Un miroir de ta posture, de ta cohérence et de ta capacité à évoluer.
Et peut-être que le vrai enjeu n’est pas de simplifier les RH, mais de devenir le leader que ça demande.