Le dollar n’est pas mort |
EXPERT INVITÉ. La guerre tarifaire et les tensions géopolitiques ont relancé un débat aussi ancien que les marchés eux-mêmes: la domination du dollar est-elle en train de s’éroder durablement? Derrière les discours sur la dédollarisation, la montée de l’or ou encore les alternatives monétaires, une question centrale se pose: assiste-t-on à un basculement réel ou à une lente réorganisation du système monétaire international? Synthèse et analyse d’un sujet aussi médiatique que souvent mal compris.
La domination du dollar américain est-elle réellement en train de vaciller ou assiste-t-on, une fois encore, à une lecture exagérée des évolutions géopolitiques?
Depuis plusieurs mois, les annonces se multiplient autour de systèmes de paiement alternatifs, d’accords commerciaux contournant le billet vert ou encore d’une accumulation massive d’or par certaines banques centrales. Mais ces signaux, aussi visibles soient-ils, traduisent-ils un véritable changement de régime?
Dans les faits, les monnaies émergentes restent structurellement limitées par des problèmes de convertibilité, de liquidité et de gouvernance. Elles ne disposent pas encore de l’infrastructure financière nécessaire pour concurrencer le dollar à grande échelle.
Le débat autour de la dédollarisation semble ainsi souvent plus politique qu’économique. Il reflète davantage une volonté d’émancipation stratégique qu’une réalité opérationnelle.
La vraie question est donc ailleurs: sommes-nous face à une rupture brutale ou à une transition lente, progressive et étalée sur plusieurs décennies?
Et surtout, ce qui change aujourd’hui n’est peut-être pas la domination du dollar… Mais la manière dont elle évolue.
Les dernières données du FMI (COFER, T4 2025) apportent un éclairage beaucoup plus nuancé que les discours dominants.
Le dollar américain reste largement dominant, avec 56,8% des réserves mondiales, mais atteint son niveau le plus bas depuis 1994. Il poursuit ainsi une tendance baissière lente et régulière depuis plus de dix ans.
L’euro reste stable autour de 20%, confirmant son statut de deuxième monnaie de réserve, mais sans réelle progression depuis la crise de la dette européenne.
Le yen japonais représente environ 5 à 6%, tandis que la livre sterling se situe autour de 4 à 5%, des niveaux globalement stables.
Le renminbi chinois reste marginal, autour de 2%, en recul structurel depuis 2022, pénalisé par les contrôles de capitaux et les limites de convertibilité.
Mais le véritable phénomène se situe ailleurs: les monnaies non traditionnelles atteignent désormais 6,1%, un niveau record, et dépassent désormais le yen.
En valeur absolue, les réserves en dollars n’ont pas été massivement vendues: elles s’élèvent encore à 7 460 milliards de dollars américains, un niveau relativement stable depuis plus de dix ans.
Autrement dit, la baisse de la part du dollar ne reflète pas une fuite, mais une diversification accélérée vers d’autres actifs et d’autres devises.
Le monde ne vend pas le dollar. Il s’en entoure de plus en plus.
Arrêtons de fantasmer (pour l’instant en tout cas)!
Un point essentiel, souvent ignoré dans le débat, concerne la méthodologie même de calcul des réserves de change. Comme le souligne l’analyste Wolf Richter, ces réserves sont exprimées en dollars, ce qui introduit un biais important.
Les actifs libellés en euros, en yens ou en livres sont convertis en dollars au taux de change du moment. Une variation de change peut donc modifier mécaniquement leur poids relatif, sans aucun mouvement réel de portefeuille.
Par exemple, une baisse du yen face au dollar réduit automatiquement la part du yen dans les réserves mondiales exprimées en USD, même si les positions n’ont pas changé.
Les fluctuations de change jouent donc un rôle clé dans la perception de la dédollarisation.
Sur le long terme, malgré des mouvements parfois violents, les grandes paires de devises restent étonnamment stables. Le Dollar Index (DXY) évolue aujourd’hui à des niveaux proches de ceux observés à la fin des années 1990.
Cela montre que les ajustements existent, mais qu’ils ne constituent pas, à ce stade, une rupture structurelle.
Le débat est donc souvent amplifié par des effets de perception plutôt que par des transformations profondes.
Pourquoi le dollar est la monnaie mondiale?
Pour comprendre la résilience du dollar, il faut revenir à ses fondations historiques.
Le système de Bretton Woods, mis en place en 1944, a ancré le dollar au cœur du système monétaire international, en le liant indirectement à l’or.
Même après la fin de la convertibilité or en 1971, le dollar a conservé son rôle central grâce à la profondeur de ses marchés financiers, à la liquidité de ses actifs et à la puissance économique américaine.
Aujourd’hui encore, le marché des Treasuries reste le plus liquide et le plus profond au monde.
Cette domination offre aux États-Unis un avantage majeur: la capacité de financer leurs déficits jumeaux — budgétaire et commercial — grâce à la demande internationale pour leurs actifs.
Mais cette situation n’est pas sans limites.
La montée progressive de la diversification reflète aussi une prise de conscience: cette dépendance globale au dollar n’est pas éternelle.
L’appel pour une devise «indépendante» fait plouf
Depuis plus de quinze ans, plusieurs tentatives ont été faites pour créer une alternative crédible au dollar.
Dès 2009, la Chine et la Russie appelaient à la création d’une monnaie de réserve mondiale indépendante des États.
Le FMI avait même intégré le renminbi dans le panier des DTS en 2016, alimentant les espoirs d’un basculement progressif.
Mais dans les faits, ces initiatives n’ont jamais abouti à une véritable alternative.
Les contraintes structurelles — contrôle des capitaux, manque de transparence, gouvernance — ont limité l’attractivité du yuan pour les banques centrales.
Aujourd’hui encore, sa part reste marginale et recule même depuis plusieurs trimestres.
Cela confirme une réalité simple: créer une monnaie de réserve mondiale ne relève pas d’une décision politique, mais d’un écosystème financier complet.
Les «bienfaits» du dollar
La domination du dollar continue d’apporter des avantages considérables aux États-Unis.
Elle permet de maintenir des coûts de financement relativement bas, même dans un contexte de déficits élevés.
Elle facilite également le financement des entreprises américaines, qui bénéficient d’un accès privilégié à des capitaux abondants et liquides.
Le dollar reste la principale monnaie de facturation du commerce international, notamment pour les matières premières, comme le pétrole.
Cependant, cette position dominante est aujourd’hui challengée à la marge.
La diversification progressive des réserves traduit une volonté de réduire cette dépendance, sans pour autant la remettre en cause.
L’autre diversification: l’or
En parallèle des devises, les banques centrales poursuivent une stratégie de diversification vers l’or.
Les réserves officielles atteignent désormais 1 175 millions d’onces, un niveau comparable à celui de la fin des années 1970.
Au prix actuel, cela représente environ 5 270 milliards de dollars américains (G$US), soit un poids significatif face aux 13 000G$US de réserves de change mondiales.
Cette accumulation reflète une recherche de sécurité face aux incertitudes monétaires et géopolitiques.
Cependant, il est important de noter que l’or a récemment corrigé d’environ 20% depuis son plus haut, même s’il reste en forte hausse sur un an et deux ans.
L’or ne remplace pas le dollar… Mais il devient un complément stratégique.
Comme chaque année, le débat sur la fin du dollar refait surface… Et comme souvent, il est largement exagéré. Oui, la part du dollar recule progressivement, atteignant son plus bas niveau depuis plus de 30 ans. Mais cette baisse ne traduit pas un abandon, mais une diversification. Le dollar reste, de très loin, la pierre angulaire du système financier mondial. Le véritable changement n’est donc pas sa disparition. Mais la montée d’un monde plus fragmenté, plus diversifié et potentiellement plus instable. Autrement dit: le dollar ne meurt pas… Il évolue.