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Guerre au Moyen-Orient: pourquoi le prix du pétrole restera élevé en 2026

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20.03.2026

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. À moins d’une surprise de taille, le prix du baril de pétrole devrait rester élevé en 2026, même si les combats au Moyen-Orient cessent dans les prochaines semaines. Trois conditions sont requises pour faire descendre les prix: rouvrir complètement le détroit d’Ormuz, avoir l’assurance que les pétroliers peuvent le franchir sans être attaqués et relancer la production de pétrole dans les pays du golfe Persique. Or, réunir ces trois conditions prendra du temps.

Couvrir la guerre au Moyen-Orient sur une base quotidienne ou hebdomadaire est certes indispensable. En revanche, cet exercice demeure souvent incomplet si on ne prend pas du recul pour tenter de décortiquer plus en profondeur cette guerre, et ce, en s’appuyant sur la méthode de l’analyse géopolitique.

Grosso modo, cette méthode repose sur l’analyse du territoire, des communautés qui y vivent, de leurs motivations ainsi que des acteurs extérieurs qui y interviennent.

Gardons ces éléments bien en tête pour tenter de comprendre pourquoi le prix du pétrole devrait rester élevé en 2026 – voire l’année prochaine – à la lumière des trois conditions nécessaires à la baisse des cours.

1. La réouverture du détroit d’Ormuz

Rouvrir cette voie maritime stratégique – où transitent habituellement 20% de la production de pétrole et 25% du gaz naturel dans le monde – ne sera pas une mince affaire.

Pour y arriver, l’un de ces trois scénarios doit se réaliser:  

Le régime des mollahs en Iran capitule (avec ou sans condition) face aux États-Unis et à Israël;

Un nouveau régime prend le pouvoir à Téhéran et négocie un cessez-le-feu avec les Américains et les Israéliens;

L’armée américaine réussit à sécuriser le détroit d’Ormuz, mais cela nécessite une intervention terrestre des marines sur les berges du détroit, en territoire iranien, afin de neutraliser les capacités de l’Iran de bloquer le passage et d’attaquer les pétroliers.

Le détroit d’Ormuz donne accès au golfe Persique et aux terminaux des pays producteurs et exportateurs de pétrole. (Photo: AdobeStock)

On voit mal comment la dictature religieuse iranienne, pour qui Israël et les États-Unis sont des ennemis jurés et existentiels à abattre, pourrait se rendre, malgré les bombardements en Iran et les assassinats de hauts dirigeants.

Tout comme il semble improbable qu’on assiste à une chute de régime à Téhéran sans une invasion terrestre de l’Iran, comme en Irak en 2003, par exemple. Or, ce scénario d’envahir l’Iran – un grand pays de 93 millions d’habitants – n’est pas du tout dans les cartons à Washington.

En revanche, une intervention terrestre des marines sur les berges du détroit d’Ormuz est possible. Récemment, Washington a ordonné au USS Tripoli et à ses quelque 2500 marines, une unité d’élite stationnée au Japon, de mettre le cap sur le Moyen-Orient – le groupe naval devrait arriver dans le détroit d’Ormuz à la fin mars/début avril.

Cela dit, procéder à un débarquement en Iran représente tout un défi tactique et logistique, d’autant plus que les Iraniens savent que cette unité d’élite est en route…

2. La sécurité du détroit une fois qu’il sera réouvert

Malgré tout, imaginons que les Américains arrivent à rouvrir le détroit d’Ormuz dans les prochaines semaines ou mois, notamment avec l’aide de pays alliés des États-Unis, dont le Canada, comme le rapportait le Globe and Mail ce jeudi.

Certes, les pétroliers pourraient y circuler librement à nouveau. Toutefois, les navires seraient-ils vraiment en sécurité pour autant?

Les armateurs se poseront nécessairement cette question fondamentale.

Seront-ils prêts à prendre le risque d’être attaqués par des drones ou des missiles iraniens, tirés, par exemple du centre du pays, même si les marines américains réussissent à occuper les berges du détroit d’Ormuz et que des navires de guerre accompagnent les pétroliers?

Environ 20% de la production de pétrole et 25% de la production de gaz naturel dans le monde transitent par le détroit d’Ormuz. (Photo: AdobeStock)

Les entreprises qui seront prêtes à prendre ce risque paieront des primes d’assurance élevées. Une situation qui fera nécessairement grimper les coûts pour transporter le pétrole du golfe Persique aux marchés de consommation.

Bien entendu, les coûts de transport n’influencent pas à eux seuls le prix du baril de pétrole.

En revanche, ils peuvent s’additionner à d’autres facteurs, comme la réduction de l’offre mondiale ou la crainte de manquer de pétrole, selon une analyse de la U.S. Energy information administration (EIA), une agence fédérale américaine.

3. La relance de la production de pétrole dans le golf Persique

Depuis le début de la guerre avec l’Iran, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime qu’au moins 10 millions de barils de pétrole par jour (Mb/j) ont été retranchés de la production des pays du golfe Persique, rapporte l’agence Reuters.

C’est considérable, car cela représente près de 10% de la production mondiale de pétrole de 105,8 Mb/j projetée en 2025 par l’AIE.

Cette baisse de 10 Mb/j tient aux attaques iraniennes contre des raffineries, mais aussi à la décision de certaines raffineries de réduire leur production dans la foulée de la fermeture du détroit d’Ormuz, car elles avaient rempli leur capacité de stockage.

Des raffineries dans le golfe Persique ont suspendu leur production de pétrole en raison de l’atteinte de leur capacité maximale de stockage. (Photo: AdobeStock)

Encore ce jeudi, l’Iran a attaqué avec des drones la plus importante raffinerie du Koweït (Mina Al-Ahmadi).

L’Iran a aussi attaqué des sites gaziers dans le golfe Persique, notamment au Qatar, ce qui va réduire de 17% la capacité d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) de ce petit pays. Mais, contrairement au pétrole, le prix du gaz n’est pas mondial, mais plutôt continental.

À ce jour, la production de pétrole retranchée dans le golfe Persique est avant tout attribuable à des réductions volontaires des raffineries, selon diverses analyses. Par conséquent, à terme, la restauration de cette capacité de production ne représente pas un défi technique, mais plutôt politique.

En fait, les raffineries ne peuvent pas vraiment relancer leur production tant que la guerre perdure et tant que la fermeture du détroit d’Ormuz les empêche d’exporter leur baril de pétrole.

Cela dit, les pays de la région cherchent des routes alternatives au détroit. La principale est d’acheminer le pétrole par des pipelines jusqu’à des terminaux d’exportation situés en mer Rouge, comme ont commencé du reste à le faire les Saoudiens.

Mais cette route n’est pas sécuritaire à 100% en raison de la présence des Houthis au Yémen, alliés de l’Iran.

Ces derniers ont attaqué la marine marchande en mer Rouge à l’automne 2023 à la suite de l’attaque terroriste du Hamas en Israël et de l’invasion de Gaza par l’armée israélienne qui a tué des dizaines de milliers de personnes.

À la merci de la géopolitique de l’énergie

Plus que jamais, la guerre au Moyen-Orient démontre à quel point l’intégration mondiale du marché l’énergie rend les économies de plus en plus vulnérables, surtout celles qui dépendent largement des hydrocarbures (pétrole et gaz naturel).

Et le fait que le Canada soit un exportateur net de pétrole ne nous met pas à l’abri, car le prix du pétrole est mondial.

Nous passons donc à la caisse quand nous faisons le plein d’essence à la pompe et, à terme, nous devrons aussi débourser plus d’argent pour acheter des aliments et des produits qui ont été transportés par bateau, par train et par camion – et qui carburent tous au pétrole.

Sans parler des produits qui contiennent du pétrole, comme les plastiques.

Il faut donc s’armer de patience dans les prochains mois. Presque tout coûtera plus cher, incluant le coût du crédit, si la Banque du Canada doit relever les taux d’intérêt pour juguler l’inflation.

Bien malin qui peut prédire la suite des choses dans le golfe Persique. La guerre durera-t-elle encore longtemps? Le détroit d’Ormuz pourra-t-il rouvrir de manière sécuritaire? Les raffineries de la région pourront-elles relancer leur production rapidement?

Dans ce climat d’incertitude, une chose semble assez probable: Donald Trump ne peut pas lancer l’éponge et cesser la guerre tant que les États-Unis (et leurs alliés) n’auront pas rouvert le détroit d’Ormuz.

Ce serait perçu comme une victoire de l’Iran et une défaite des États-Unis, ce qui constituerait un suicide politique pour le président et plomberait son héritage politique (sa place dans l’histoire) auquel il tient tant.

Aussi, c’est pourquoi, pour cette raison et celles mentionnées plus haut, il faut s’attendre à ce que le prix du pétrole reste élevé en 2026.    


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