Dans leur analyse du conflit de Gaza, certains de nos quotidiens usent de biais idéologiques. Dans une récente chronique, l’un d’eux s’en prend à l’ONU, affirmant même que son soutien à la cause palestinienne saperait les fondements religieux de notre civilisation européenne. Rappelons d’abord que l’Etat d’Israël doit son existence même à un vote de l’ONU, celui du plan de partage de 1947, lequel n’a rien à voir avec quelque reconnaissance du droit inné à occuper toute la Terre Sainte que prônent les sionistes fondamentalistes.

Chacun peut donc ici s’étonner que par la suite et surtout après 1967, Israël n’ait plus écouté l’instance qui l’a créé, négligeant ses rappels au respect de la légalité internationale. Son secrétaire général aurait choisi le camp palestinien? Il a condamné fermement les massacres commis par le Hamas le 7 octobre, mais Netanyahou lui reproche de les avoir situés dans le contexte du conflit israélo-arabe. Comme s’il fallait les absolutiser! Comme si contextualiser des faits équivalait à les relativiser! Un tel amalgame nous conduirait à censurer nos livres d’histoire, à ignorer les travaux de l’historien israélien Shlomo Sand sur l’instrumentalisation de la religion par les actuels dirigeants de son pays. Hannah Arendt se retournerait dans sa tombe, elle qui, au-delà de l’indignation, a consacré sa vie à analyser les racines du mal nazi.

Que l’horreur du 7 octobre ait pu marquer chez tous les juifs le retour d’une peur existentielle, chacun doit l’admettre. Certains musulmans souhaitent leur éradication physique, c’est une évidence. Tout le problème réside dans la confusion que ces fondamentalistes opèrent ici entre la politique et la religion, dans leur sentiment que tout juif constitue comme tel une menace, non pas seulement certains leaders israéliens. L’islamisme politique est ici en cause. Contrairement à la formule sartrienne, il ramène tout à l’essence, au détriment de l’existence.

La question qui est escamotée ici, c’est que l’actuel gouvernement d’Israël procède en réalité au même amalgame essentialiste, basant sa politique de colonisation sur des textes bibliques, taxant d’antisémite toute critique de sa politique ségrégationniste, ce qui constitue ainsi à terme un danger pour la communauté israélite même, comme le déclarait récemment Ronny Braumann; car les Palestiniens pourraient eux aussi se croire dans un péril existentiel, puisque niés en tant que peuple par cette stratégie intégriste de Monsieur Netanyahou.

Mais là où certains défenseurs inconditionnels d’Israël dérapent, c’est quand ils lient la défense de cet Etat à la sauvegarde des racines de notre civilisation judéo-chrétienne. Relevons d’abord que si cette dernière nous a beaucoup apporté, elle comprend aussi ses zones d’ombre, d’ailleurs dues à ce même mélange entre le laïc et le sacré; nos religieux ont cautionné des massacres interconfessionnels, des guerres d’invasion, des pratiques comme l’esclavage. Et beaucoup de nos intellectuels et de nos savants se sont affirmés justement en se détachant du carcan de la théologie; dire que ces esprits supérieurs devaient leurs qualités à une judéité ou à une christianité présumées, ce serait en revenir à un certain racialisme. Un grand philosophe comme Spinoza a été mis au ban de sa communauté israélite, nos penseurs des Lumières n’ont guère ménagé les dogmes religieux. L’analyse essentialiste rappelle ici celle de ces islamistes radicaux qui voudraient expliquer par le seul Coran tous les progrès de la civilisation arabe.

Bref, n’instrumentalisons pas l’histoire, ne récupérons pas l’Holocauste à des fins politiques, il constitue un génocide à l’horreur hors de toute comparaison: en manifestant pour les Palestiniens, je ne vise aucunement à éliminer les juifs, mais ne fais qu’affirmer ce droit d’un peuple à exister sur sa terre que les nazis leur ont précisément dénié, d’y vivre en paix avec ses voisins, et cela quelles que soient leurs racines culturelles respectives.

Ne sombrons donc pas dans l’essentialisme! Rappelons que le carnage commis aujourd’hui par l’Etat d’Israël n’a rien à voir avec la religion, soutenons toutes ces communautés juives qui affirment haut et fort qu’il n’est pas perpétré en leur nom. En plus d’une approche du passé débarrassée de toute cette prétendue loyauté d’appartenance qui nous enferme dans nos origines, ces légitimes protestations pourraient aussi contribuer à lutter contre l’antisémitisme, mieux en tout cas que tous les appels à soutenir Tsahal sans condition.

QOSHE - «Les biais de l’essentialisme» - Nicolas Rousseau
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«Les biais de l’essentialisme»

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10.04.2024

Dans leur analyse du conflit de Gaza, certains de nos quotidiens usent de biais idéologiques. Dans une récente chronique, l’un d’eux s’en prend à l’ONU, affirmant même que son soutien à la cause palestinienne saperait les fondements religieux de notre civilisation européenne. Rappelons d’abord que l’Etat d’Israël doit son existence même à un vote de l’ONU, celui du plan de partage de 1947, lequel n’a rien à voir avec quelque reconnaissance du droit inné à occuper toute la Terre Sainte que prônent les sionistes fondamentalistes.

Chacun peut donc ici s’étonner que par la suite et surtout après 1967, Israël n’ait plus écouté l’instance qui l’a créé, négligeant ses rappels au respect de la légalité internationale. Son secrétaire général aurait choisi le camp palestinien? Il a condamné fermement les massacres commis par le Hamas le 7 octobre, mais Netanyahou lui reproche de les avoir situés dans le contexte du conflit israélo-arabe. Comme s’il fallait les absolutiser! Comme si contextualiser des faits équivalait à les relativiser! Un tel amalgame nous conduirait à censurer nos livres d’histoire, à ignorer les........

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