Tirer le bilan des Trente Glorieuses

Ce n’est pas un hasard si le statut de saisonnier est institué en 1931, dans la même décennie qui voit la conclusion du fameux accord de paix du travail de 1937. Le contrôle de la main-d’œuvre étrangère est au cœur du dispositif de collaboration de classe qui se met en place dans la Suisse d’avant-guerre. L’historien Andreas Fasel montre, dans son ouvrage Fabrikgesellschaft (Chronos, 2024), que cette période coïncide avec une intensification du travail industriel. En échange, le patronat concède des contreparties symboliques – logements modernes, valorisation de l’identité des travailleurs qualifiés, collaboration de classe – pour éviter de concéder de trop importantes contreparties salariales. Au même moment, écrit Fasel, «les syndicats ont contribué à un discours de plus en plus virulent [sur la surpopulation étrangère]. Au lieu de miser sur la solidarité, ils ont misé sur une ethnicisation, parfois associée à un enthousiasme pour la rationalisation technique: les tâches effectuées par les travailleurs migrants devaient à terme être mécanisées.» La défense des privilèges de la main-d’œuvre indigène apparaît alors comme une pièce du dispositif de contreparties symboliques à l’intensification du travail industriel.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les dispositifs de contrôle de la main-d’œuvre étrangère se renforcent et les syndicats revendiquent d’y prendre une part active. Dans un article de la Revue syndicale suisse de 1954, Jean Möri, secrétaire central de l’Union syndicale suisse (USS), se demande déjà «si l’on n’a pas atteint dans notre pays les limites d’absorption de la main-d’œuvre étrangère, au-delà desquelles on risquerait de mettre en danger la sécurité de l’emploi des travailleurs du pays». Le secrétaire syndical plaide alors pour un contrôle renforcé, avec une participation accrue des organisations syndicales.

Dans L’emploi du temps (Antipodes, 2015), l’historien Francesco Garufo observe la mise en œuvre de cette stratégie syndicale protectionniste dans l’industrie horlogère. Il note que «la fermeture de l’horlogerie à l’immigration, puis sa libéralisation, sont le fruit d’un jeu à trois entre Etat, patronat et mouvement ouvrier […] les étranger·ères demeurent cantonné·es aux emplois les plus instables» et le syndicat de la branche........

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