Jacob Mchangama : « Ne cherchons plus à faire taire nos adversaires ! »

Il y a la censure qui saute aux yeux : elle cogne, enferme, interdit, coupe Internet, jette les journalistes en prison et ne s’embarrasse pas de grands mots pour vous faire comprendre qu’elle préfère le silence à la liberté. Et puis il y a la plus douce dans ses manières, plus propre sur elle, plus satisfaite de ses raisons, celle qui ne prétend jamais proscrire, mais protéger. Les enfants, la démocratie, les minorités, la sécurité nationale, la paix civile, le bien commun, la santé mentale, l’avenir de la planète et les générations futures – cochez toutes les cases utiles.

Tel l’enjeu de The Future of Free Speech (Johns Hopkins University Press), que Jacob Mchangama et Jeff Kosseff viennent de publier. Fruit d’années de recherches quantitatives et comparatives, cet ouvrage magistral documente une « récession » mondiale de la liberté d’expression. Le juriste danois, chercheur à l’université américaine Vanderbilt, et le professeur de droit à l’United States Naval Academy y décrivent une tenaille redoutable : des régimes autoritaires verrouillant brutalement l’espace public ; des démocraties réglementant toujours davantage au nom de la lutte contre la haine, la désinformation, le terrorisme ou la protection des mineurs ; des plateformes transformées en polices privées du discours ; et, désormais, une intelligence artificielle relançant la vieille panique morale autour de la manipulation des masses.

Mchangama et Kosseff ne blanchissent évidemment en rien la censure autocratique des Poutine, Xi Jinping ou des mollahs iraniens. Leur livre oblige surtout à regarder la poutre coincée dans notre œil libéral : depuis plusieurs années, nos chères démocraties fabriquent, au nom de leurs propres valeurs, les outils dont les ennemis de la liberté n’auront plus qu’à se saisir. À force de vouloir purifier l’espace public des paroles fausses, haineuses, offensantes, dangereuses ou supposément déstabilisantes, elles délèguent à l’État, aux plateformes et aux bureaucraties le pouvoir exorbitant de décider ce que des citoyens adultes peuvent lire, dire, contester ou supporter.

Soit un paradoxe parfait : jamais la liberté d’expression n’a été autant célébrée en principe ; rarement elle n’a semblé aussi fragile du moment – et il arrive vite – qu’on peut l’accuser de servir l’adversaire. Chacun se rêve voltairien jusqu’à la première offense. Chacun défend le dissident tant qu’il fait dissidence dans le bon sens. Et chacun chérit le pluralisme à condition qu’il ne fasse pas trop mal à son camp, à sa morale, à ses nerfs ou à son algorithme.

En exclusivité pour Le Point, Jacob Mchangama raconte ce basculement : la panique des élites face à Internet et à l’IA, la tentation européenne d’un « ministère de la Vérité » à visage réglementaire, l’hypocrisie symétrique de la gauche et de la droite américaines, l’illusion des lois contre la haine, la force de sidération politique de la jeunesse en péril. Autant de symptômes d’une étrange époque où les démocraties, après avoir longtemps promis aux individus de les protéger contre l’arbitraire du pouvoir, semblent désormais surtout occupées à protéger le pouvoir contre l’indocilité des individus.

Le Point : Dans votre nouveau livre, The Future of Free Speech, vous documentez une « récession » mondiale de la liberté d’expression. Ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui, est-ce la censure brutale des régimes autoritaires ou celle, douce, des démocraties libérales, avec ses visées pour ainsi dire thérapeutiques de sécurité, de protection ou de bien commun ?

Jacob Mchangama : Les deux – et c’est précisément ce que nous avons voulu montrer avec Jeff Kosseff, avec qui j’ai écrit The Future of Free Speech. La censure autoritaire est non seulement plus brutale, plus oppressive, mais aussi plus facile à reconnaître. Quand Poutine fait jeter des journalistes en prison ou que l’Iran coupe Internet, personne ne se demande vraiment ce qu’il est en train de se passer. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le second scénario.

Une partie de la régression vient désormais de pays qui sont censés être les gardiens de la liberté d’expression.Jacob Mchangama

Une partie de la régression vient désormais de pays qui sont censés être les gardiens de la liberté d’expression.

Selon l’ONG Freedom House, les droits civils et politiques ont encore reculé dans le monde en 2025 et ce, pour la 20e année d’affilée. Les autocraties restent les pires contrevenantes, bien sûr, mais une partie de cette régression vient désormais de pays qui sont censés être les gardiens de la liberté d’expression. En Allemagne, les poursuites pour propos tenus en ligne ont quasi quadruplé, tandis que l’extrémisme de droite a doublé. Sous Emmanuel Macron, la France a dissous par décret des dizaines d’organisations de la société civile. En 2023, le Royaume-Uni enregistrait en moyenne une trentaine d’arrestations par jour pour des communications en ligne jugées offensantes.

Et tout cela se fait au nom de la protection de la démocratie, des enfants, des minorités et de la sécurité nationale. Voilà qui organise le recul de la liberté d’expression : des responsables politiques et des bureaucrates démocratiquement élus, souvent animés des meilleures intentions, persuadés de sauver le libéralisme tout en le vidant de sa substance.

La liberté d’expression est-elle devenue une valeur que presque tout le monde défend en théorie, mais que beaucoup veulent limiter quand elle sert des adversaires ? Est-ce le grand paradoxe de notre époque ?

Oui, c’est ce que j’appelle « la malédiction de Milton » : John Milton [poète anglais, 1608-1674, NDLR] a bien défendu la liberté de la presse dans Areopagitica [ouvrage publié le 23 novembre 1644], mais pas pour les catholiques ni pour la sédition. La gauche américaine a passé une décennie à bâtir des codes de conduite encadrant la parole sur les........

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