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Dominique Moïsi : « Le risque de troisième guerre mondiale existe moins à partir de l’Iran que de l’Ukraine »

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02.03.2026

Un point de bascule historique. La guerre en Iran ainsi que la mort de l’ayatollah Khamenei, après le bombardement de sa résidence, provoquent un big bang géopolitique. Existe-t-il un risque de troisième guerre mondiale ? Quel avenir pour le Moyen-Orient et le droit international ? Quels sont les motivations et les objectifs de Donald Trump ?

Dominique Moïsi, géopolitologue, conseiller spécial de l’Institut Montaigne, répond aux questions les plus brûlantes trois jours après le déclenchement de l’opération « Fureur épique » par les armées américaine et israélienne.

Le Point : Il y a tout juste quatre ans, vous affirmiez à raison que l’invasion russe en Ukraine était un point de bascule historique. Est-ce une nouvelle fois le cas aujourd’hui, après l’attaque américano-israélienne en Iran ?

Dominique Moïsi : La réponse est oui. Nous ne sommes plus dans la configuration d’une guerre éclair, comme celle dite des « Douze jours » en juin dernier. Cette offensive se veut totale : l’objectif déclaré des États-Unis et d’Israël est désormais un changement de régime en Iran. Cette volonté de transformation radicale rappelle la stratégie employée par la Russie en 2022 : en attaquant l’Ukraine, l’objectif de Moscou était, là aussi, de mettre un terme définitif à l’indépendance du pays.

L’objectif est aussi d’anéantir les ambitions nucléaires des mollahs, n’est-ce pas ?

Bien sûr. Mais l’objectif initial – empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, contrôler son arsenal de missiles et amener Téhéran à modérer l’action de ses proxies – a été dépassé par celui d’un changement de régime. L’idée est qu’on ne peut pas faire confiance au régime iranien ; dès lors, le seul moyen d’instaurer un certain équilibre dans la région serait qu’il disparaisse.

Qu’est-ce qui a préparé ce basculement ?

Plusieurs événements y ont conduit. La guerre des « Douze jours » a révélé la vulnérabilité des forces iraniennes. Les manifestations des 8 et 9 janvier 2026 ont ensuite mis en lumière à la fois l’extrême impopularité du régime et sa brutalité : la répression sanglante, qui a fait plus de 30 000 morts, a achevé de le délégitimer aux yeux du monde. Les racines profondes se trouvent peut-être dans les pogroms du 7 Octobre, suivis de la guerre de Gaza.

L’Iran a visé des pays du Golfe possédant des bases militaires occidentales, mais aussi Chypre. Le Hezbollah libanais a quant à lui tiré sur Israël. Va-t-on vers une régionalisation du conflit ?

En frappant un peu partout les bases américaines et occidentales et en provoquant des dommages collatéraux visibles dans le Golfe – de Bahreïn au Qatar, de Dubaï au Koweït –, l’Iran veut que les pays arabes de la région exercent des pressions sur les États-Unis pour qu’ils arrêtent leurs opérations militaires. Sauf que cette stratégie, si elle existe, peut se retourner contre les ayatollahs et se traduire par une situation absolument inverse. Ce seront les pays du Golfe qui, attaqués par l’Iran, se défendront et participeront, d’une manière ou d’une autre, à la grande coalition contre le régime des mollahs, et donc à une régionalisation du conflit.

Nous basculons dans un monde où, de plus en plus, la force fait le droit et où la loi du plus fort devient la loi tout court

Nous basculons dans un monde où, de plus en plus, la force fait le droit et où la loi du plus fort devient la loi tout court

Une troisième guerre mondiale peut-elle éclater ? La question est alarmiste mais, dans le fond, tout le monde redoute ce scénario…

Le risque existe, mais davantage à partir de la guerre en Ukraine que du conflit iranien. Si jamais la Russie attaquait des membres de l’Otan, ceux-ci répliqueraient, ce qui provoquerait probablement un scénario catastrophe. La guerre au Moyen-Orient est surtout porteuse de conséquences économiques majeures, potentiellement mondiales, liées au fait qu’il s’agit d’une plateforme de production d’hydrocarbures.

Après la capture de Maduro au Venezuela, voici le deuxième épisode en 2026 au cours duquel les États-Unis agissent en dehors des règles de l’ONU. Que va devenir le droit international ?

Cela fait un moment que le droit international a été mis de côté. Qui, le premier, a bafoué le droit international dès 2014 en s’emparant de la Crimée par la force ? C’est Vladimir Poutine. Et quand on l’entend aujourd’hui condamner les violations de ce même droit, les bras nous en tombent : on croit rêver. La réalité, c’est que nous basculons dans un monde où, de plus en plus, la force fait le droit et où la loi du plus fort devient la loi tout court. Il y a une inadéquation totale entre les besoins du monde et les Nations unies telles qu’elles sont aujourd’hui, c’est-à-dire une organisation affaiblie, déconsidérée, paralysée par la désunion.

La France n’aurait pas été informée de l’intervention américano-israélienne. Certains parlent de « camouflet ». Et vous ?

Ce n’est pas le mot que j’aurais utilisé. Cette séquence traduit plutôt une marginalisation de la France et de l’Europe, en particulier dans cette région du monde, si proche d’elle géographiquement et si importante, sinon essentielle, sur les plans géoéconomique et géostratégique.

N’y a-t-il finalement pas une opportunité à saisir de cette mise à l’écart ?

Elle doit se consacrer davantage à sa responsabilité en Ukraine. Elle est maintenant le principal soutien au peuple de Volodymyr Zelensky. C’est un dossier qui, en réalité, est plus important pour elle que ne peut l’être encore le dossier moyen-oriental. Elle ne peut y agir qu’à la marge, alors qu’en Ukraine son rôle est absolument central.

Trump a vu l’occasion d’entrer dans l’histoire comme l’homme qui, après quarante-sept ans, aura fait tomber les mollahs

Trump a vu l’occasion d’entrer dans l’histoire comme l’homme qui, après quarante-sept ans, aura fait tomber les mollahs

L’Iran apparaissait comme un déstabilisateur dans la région. Peut-on espérer une pacification à terme au Moyen-Orient ?

S’il tombe, il faudra voir quel type de régime verra le jour après la mort de Khamenei. Va-t-il être remplacé par un pouvoir stable, légitime, démocratique ? Ou est-ce qu’il y a un risque de chaos qui renforcerait encore plus le désordre de la région ? La fin de ce régime qui a tiré sur sa jeunesse est évidemment souhaitable. Mais ce serait faire preuve d’un extrême optimisme que de croire déjà au scénario de la pacification dans la région.

Pourquoi Donald Trump s’est-il engagé dans ce conflit ? En janvier, il réactualisait la doctrine Monroe, qui fait du continent américain la chasse gardée des États-Unis et son espace de survie. Aujourd’hui, il conduit une guerre à 11 000 kilomètres de ce territoire… Illogique ?

Pour décrypter sa politique étrangère, il faut, je crois, retenir un moteur important : la gloire personnelle. Le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, était localisé et vulnérable, tout comme une grande partie de l’appareil dirigeant iranien que l’on pouvait annihiler d’un seul coup. L’argument était simple : jamais le régime n’avait été aussi faible. Trump a vu là l’occasion d’entrer dans l’histoire comme l’homme qui, après quarante-sept ans, aura fait tomber les mollahs. La gloire de son nom passait par là.

On peut aussi y voir une manœuvre de politique intérieure. Sa popularité chute à l’approche des élections de mi-mandat. Surtout, il y a l’affaire Epstein – un puits sans fond de révélations compromettantes. Pour détourner l’attention, rien n’est plus efficace qu’une guerre spectaculaire. Si elle se termine par une victoire éclatante, la gloire du conquérant pourrait bien occulter les zones d’ombre de Donald Trump dans ce dossier sordide. Si cela se passe mal, Trump sera encore plus vulnérable aux critiques et aux scandales qui peuvent entourer son nom.


© Le Point