Benoist de Sinety : « En se cachant derrière des remparts, les chrétiens se trompent de combat »
Ce week-end de Pentecôte, des centaines de jeunes convergent vers Chartres. Peut-être certains portent-ils dans leur sac à dos le livre du père Benoist de Sinety. Mais pas sûr… Dans cet opus incisif, celui qui fut le secrétaire du cardinal archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger et souvent préposé à la célébration de cérémonies de personnalités – dont les funérailles de Johnny Hallyday et Juliette Gréco –, aujourd’hui curé de paroisse à Lille, brandit « La Cause du Christ » (le titre de son livre, qui paraît chez Grasset) face à ceux qui se veulent les défenseurs de « l’identité chrétienne ». Dont font partie beaucoup de ces jeunes pèlerins qui, de plus en plus nombreux, font route vers Chartres.
Qu’est-ce que peut leur dire ce curé de choc, à la parole de feu ? Éléments de réponses dans cet entretien à bâtons rompus accordé au Point.
Le Point : Si l’on parlait de la genèse de ce livre. Qu’est-ce qui l’a provoqué ? Est-ce un coup de sang de votre part ?
Benoist de Sinety : C’est plus qu’un coup de sang. Depuis une vingtaine d’années, j’ai le sentiment diffus de voir se réinstaller, dans la société comme dans l’Église, un courant d’inspiration maurrassienne. Je constate la posture de plus en plus affirmée de personnes qui revendiquent un droit à un christianisme qui est, en réalité, déconnecté du Christ. Pour elles, l’important est que le décor chrétien soit en place, que le cadre traditionnel soit bien visible.
Mais en discutant avec ces personnes, on s’aperçoit vite que ce qui compte, c’est cette structure rassurante, et non le Christ ou l’Évangile. Ce sentiment m’habitait depuis longtemps. Ces derniers mois, la lecture du livre d’Éric Zemmour, La messe n’est pas dite, associée à plusieurs rencontres marquantes et vigoureuses avec des jeunes sur cette question, m’a convaincu qu’il fallait écrire. Non pas pour stigmatiser ou dénoncer qui que ce soit, mais pour poser des repères et engager un débat raisonnable et constructif.
On a l’impression que votre cible est moins les convictions intimes de ces personnes que l’instrumentalisation et le dévoiement du spirituel par le politique.
Absolument. Et ce phénomène dépasse largement le cadre chrétien. Partout dans le monde, nous assistons à cette tentation du politique d’instrumentaliser les religions. C’est le propre d’un politique en panne d’idées ou confronté à des crises qu’il s’estime incapable de résoudre : il cherche un autre terrain pour fédérer les énergies et restaurer une unité factice. On l’observe de manière flagrante en Inde avec le nationalisme hindou, comme dans de nombreux pays musulmans, mais aussi en Occident, au sein de nations de tradition et de culture chrétienne. On le voit même aujourd’hui en Israël autour d’une radicalisation politique du judaïsme. Tous ces pouvoirs en crise de crédibilité cherchent à puiser une légitimité de substitution dans un modèle confessionnel, tout en ignorant superbement le cœur du message spirituel. Seule importe la structure comme outil de pouvoir.
Vous vous adressez beaucoup aux jeunes. En France, nombre d’entre eux sont attirés par un catholicisme plus affirmé, en quête de sacré et de repères forts. Cela se traduit par le retour de la messe en latin ou le succès spectaculaire de pèlerinages tradis comme celui de Chartres. Voulez-vous les remettre dans ce que vous considérez comme le « droit chemin » ?
Je pense que ces jeunes subissent une double injonction. La première est d’ordre social : on leur demande d’avoir des vies parfaites, d’être des performeurs, des « gagnants ». Pourtant, ils savent bien que ce n’est pas leur réalité quotidienne ; nous ne sommes pas toujours performants ni les premiers, loin de là. La seconde injonction est celle de résister à l’effondrement supposé d’une civilisation chrétienne qui s’effrite. Ce double paradigme engendre un radicalisme défensif. Pour empêcher le système de s’écrouler, on se dit qu’il faut refuser tout ce qui peut le fragiliser, et donc exclure........
