La sanglante revanche des déclassés
Le 25 avril, un homme armé d’un fusil de chasse, d’un pistolet et de couteaux forçait un poste de sécurité avant d’être maîtrisé par des agents du Secret Service, alors qu’il s’apprêtait à descendre l’escalier menant au dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche. Il a depuis été inculpé de tentative d’assassinat contre le président Trump. Des écrits retrouvés chez le suspect indiquent qu’il projetait de s’en prendre également à des membres de l’administration Trump.
Naturellement, on s’interroge sur les causes possibles d’un tel passage à l’acte : maladie mentale, radicalisation dans les « chambres d’écho » sur Internet, ou encore comportement de l’administration Trump. Certains avancent que celui qui s’était donné le surnom de « tueur fédéral sympa » aurait été mû, en partie, par un sentiment d’échec personnel : son diplôme de troisième cycle, obtenu dans une université moins prestigieuse, ne soutenait pas la comparaison avec son premier diplôme décroché à Caltech, pas plus que l’emploi qu’il allait ensuite occuper – enseignant à temps partiel, afin de compléter les revenus de son activité de développeur de jeux vidéo.
À ce stade, peu d’éléments permettent d’affirmer que des frustrations professionnelles ou des difficultés financières ont joué un rôle dans cette affaire précise. Mais l’hypothèse est loin d’être absurde. Il n’est pas besoin de chercher longtemps pour trouver des exemples d’actes de violence graves survenus après une perte de richesse, de prestige ou de toute autre forme de statut social.
La revanche des perdants
Le sociologue Donald Black soutient qu’un ressort général du comportement humain veut que toute perte relative de statut social puisse engendrer du conflit. Les perdants acceptent rarement leurs revers de bonne grâce. Et il leur arrive de riposter par la violence.
La forme précise que prend cette violence varie. Le déclassement pousse certains à se retourner contre eux-mêmes. Ainsi, une étude portant sur l’ensemble des hommes finlandais salariés, âgés de 30 à 54 ans lors du recensement de 1980, a montré que ceux qui avaient perdu leur emploi couraient un risque de suicide deux fois plus élevé. De même, une étude exploitant des modèles appliqués aux données de la National Longitudinal Mortality Study, aux États-Unis, a établi que, dans les années suivant immédiatement la perte de leur emploi, les hommes avaient un risque de suicide un peu plus de deux fois supérieur à celui des hommes restés en poste.
D’autres dirigent leur ressentiment – et leur violence – vers l’extérieur. Cette violence peut néanmoins conserver une dimension suicidaire, comme on l’observe dans nombre de tueries de masse. Aux États-Unis, dans les années 1980 et 1990, on a recensé au moins vingt cas où des employés licenciés des postes américaines s’en sont pris à d’anciens supérieurs ou collègues, souvent dans le cadre d’une tuerie ou d’une série de meurtres.
Un facteur, par exemple, allait tuer sa supérieure et le compagnon de celle-ci à leur domicile, avant de se rendre sur son lieu de travail pour abattre deux autres employés. Des crimes assez fréquents pour donner naissance à l’expression « folie postale », désignant un passage à l’acte meurtrier de masse, sur modèle d’un phénomène comparable, dans les cultures malaise et indonésienne : la « folie amok ».
Quand l’humiliation tue
Il faut le souligner : la variable décisive n’est pas la pauvreté en soi, mais le déclassement relatif, le recul de sa position par rapport à celle des autres. Pour susciter une réaction violente, un revers n’a pas besoin de conduire à la ruine ni à la misère. Lorsqu’en 2010, une professeure de l’université d’Alabama se vit refuser sa titularisation, cette biologiste formée à........
