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Étienne Gernelle – Non, Bardella n’a pas encore gagné (malgré Mélenchon)

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02.03.2026

C’est la question inutile du moment : si le second tour de l’élection présidentielle opposait Jordan Bardella (ou Marine Le Pen, même si c’est moins probable) à Jean-Luc Mélenchon, que se passerait-il ? L’interrogation est sans objet : sauf surprise équivalente à celle de la chute d’une météorite dans le jardin de l’Élysée, on connaît déjà la réponse des électeurs. Avant même la mort de Quentin Deranque, et le soutien réaffirmé de Jean-Luc Mélenchon à la Jeune Garde, LFI apparaissait dans les sondages comme plus dangereuse pour la démocratie que le RN…

Voter Mélenchon, c’est voter Bardella, disent de nombreux responsables socialistes, qui ont parfaitement raison. Ceux, à gauche, qui persisteront dans leur soutien à LFI en 2027 marqueront donc leur préférence pour le RN. Il ne faut cependant pas sous-estimer la lâcheté d’une partie de la gauche, représentée par exemple par Olivier Faure, qui ménage encore LFI malgré ses dérives, y compris antisémites. Si Mélenchon parvient à maintenir cette gauche-là sous son emprise, il peut parvenir au second tour et faire gagner Bardella.

Dans le cas où le Lider Maximo français ne parviendrait pas au second tour, la tâche serait alors un peu plus ardue pour Jordan Bardella. Il devrait compter sur la réussite de son offensive en direction de la droite traditionnelle. Ce pari n’est pas encore gagné. Certes, il existe chez certains à droite une forme de résignation qui pousse parfois à croire – pour se rassurer – à l’hypothèse d’une « mélonisation » du RN, c’est-à-dire à une conversion au pragmatisme, sur le modèle de la présidente du Conseil italien.

À des années-lumière de Giorgia Meloni

C’est oublier que Giorgia Meloni ne partait pas du tout du même point. Un « tournant de la rigueur », pour Bardella, serait d’une autre ampleur. Même si le RN, qui prônait, il n’y a pas si longtemps, le retour à la retraite à 60 ans et la sortie de l’euro, a abandonné ces revendications et semble aujourd’hui brouiller les cartes en promettant tout et son contraire – une protection sociale sanctuarisée mais moins d’impôts –, il reste à des années-lumière de Giorgia Meloni. La cheffe du gouvernement italien a renoué dès 2024 avec un budget en excédent primaire (avant charge de la dette), écoute Mario Draghi, joue sans réserve le jeu européen et… envisage sereinement la perspective d’une retraite à 70 ans.

Les promesses de virage « libéral » de Jordan Bardella n’engagent que ceux qui les écoutent. Et son intention affichée d’engager un rapport de force avec la Banque centrale européenne pour ouvrir les vannes de l’argent magique donne une idée de l’océan qui le sépare de la raison.

L’autre manœuvre du RN destinée à lui ouvrir les portes de l’Élysée, la fameuse « dédiabolisation », a, elle, déjà eu quelque effet, même si, à chaque élection locale ou législative apparaissent de nouveaux candidats qui semblent sortis de l’ère Jean-Marie Le Pen. Les « brebis galeuses » reviennent avec la régularité d’une transhumance.

Et puis, il est des constantes qui en disent long. Malgré un changement de ton sur l’Ukraine, le vote récent du RN, au Parlement européen, contre le prêt à l’Ukraine – pourtant indispensable à la survie de celle-ci – nous rappelle où se situe le mouvement. Si le RN de Marine Le Pen se revendique « ni de gauche ni de droite », et celui de Jordan Bardella penche un peu plus du côté de la droite, dans tous les cas, le parti demeure, pour reprendre le mot de Guy Mollet à propos du Parti communiste, à l’Est. Pour qui se réclame du patriotisme, voici tout de même un problème.

Évidemment, la victoire ou la défaite de Jordan Bardella dépend aussi – et peut-être surtout – de l’existence d’un concurrent à la hauteur. Être contre le RN n’est pas un projet. Au-delà des questions d’ingénierie électorale (primaire ou autre), il est urgent que ceux qui se réclament du « socle commun » – l’espace politique duquel une alternative crédible a le plus de chances de venir – défendent leurs idées avec un peu plus de conviction que ne le font Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu. « Avec l’âge, on découvre que le courage est la plus rare des vertus chez les hommes publics », disait Benjamin Disraeli. Mais il est trop tôt pour désespérer.


© Le Point