Trump, l’Iran et « la première guerre impériale »
«Un pari risqué », c’est le jugement que porte Richard Haass sur la guerre que vient de lancer Donald Trump contre l’Iran. Pour cet éminent spécialiste de politique étrangère, « cette administration a choisi d’atteindre les objectifs les plus ambitieux avec des moyens limités. » Trump s’est lancé dans une « guerre de choix » : il disposait d’autres moyens s’il s’agissait simplement d’obtenir l’abandon du programme d’acquisition de l’arme nucléaire et la mise en sommeil des « proxies » du Hamas et du Hezbollah.
Il s’agit d’une « guerre préventive » : l’Iran ne présentait pas une menace imminente pour la sécurité des Etats-Unis. Mais l’objectif visé est politique : le renversement du régime des mollahs. Ce qui n’était pas le cas quand il a enlevé Maduro au Venezuela.
La stratégie employée est « la décapitation » : des frappes sélectives contre le leadership, destinées à abattre le régime en décimant ses dirigeants et ceux de ses forces armées. Cela ne réussira pas en Iran, selon Haass, car ces dirigeants, au pouvoir depuis longtemps, ont rodé des techniques de remplacement.
En outre, l’opposition n’est pas unifiée et aucun gouvernement de remplacement n’existe encore. Quant au peuple américain, il n’a pas été préparé à cette guerre. Ses dirigeants lui répètent depuis des années que le Moyen-Orient a cessé d’être d’un intérêt primordial pour les Etats-Unis. Dans l’immédiat, l’une des principales conséquences pour les Etats-Unis comme pour le reste du monde va être une forte augmentation des prix du pétrole.
Hausse du pétrole en vue
« La guerre en Iran pourrait provoquer le plus grand choc pétrolier depuis des années », prévient de son côté The Economist. Les marchés étaient déjà nerveux. Le brut avait atteint 73 dollars vendredi en fin de journée, alors que sa surabondance sur le marché devrait faire baisser les prix. Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, décidée par les Gardiens de la Révolution, les prix vont rapidement s’envoler vers les 100 dollars.
Un tiers des flux maritimes mondiaux d’or noir sont concernés. En outre, la République islamique semble adopter une stratégie de représailles passant par l’implication de ses voisins arabes. En frappant des infrastructures civiles des Etats du Golfe, elle va tenter d’inciter leurs dirigeants à réclamer aux Américains le retour aux négociations avec le pouvoir islamiste.
Mais ce blocage va provoquer la colère de la Chine. Le pays reçoit 37 % de tout le pétrole acheminé par le détroit et cet approvisionnement est vital pour son économie.
Les Etats-Unis disposent de réserves stratégiques de 415 millions de barils. De quoi tenir trois mois. Et ils exploitent leur propre pétrole. Ce sont les Européens qui seront le plus atteints en cas de rupture prolongée des approvisionnements.
La gauche démocrate vent debout contre l’alliance avec Israël
L’attaque américano-israélienne contre la République islamiste provoque « un débat houleux au sein du parti démocrate » selon le site Politico. L’aile dite « progressiste » (la plus à gauche) la juge « dangereusement illégale » et « totalement inutile ». Le maire (chiite) de New York, Zohran Mamdani, a condamné les bombardements de Téhéran en ces termes : « les frappes militaires menées aujourd’hui par les Etats-Unis et Israël constituent une escalade catastrophique d’un acte de guerre d’agression illégal ». En vérité, c’est surtout l’alliance militaire avec l’Etat hébreu qui suscite l’ire de cette aile gauche, qu’on a vue très favorable à la cause palestinienne durant la guerre de Gaza.
Les partisans d’Israël se recrutent, eux, dans l’aile centriste. Comme le représentant (démocrate) du New Jersey, Joss Gottheimer ou le sénateur de Pennsylvanie, John Fetterman. Ce dernier a félicité le président républicain de « faire ce qui est juste et nécessaire pour instaurer une paix véritable dans la région. »
Du côté républicain, il y a une quasi-unanimité pour féliciter le président de son initiative contre l’Iran. C’est le cas du chef de la majorité républicaine au Sénat, John Thune. Mais il y a aussi quelques Républicains, comme le représentant Thomas Massie (Kentucky) pour rappeler que « la Constitution a donné au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre et ce pour une raison précise ; rendre la guerre moins probable. »
On va se compter au Congrès cette semaine, où seront mises aux voix - mardi au Sénat et mercredi à la Chambre des représentants - deux résolutions visant à mettre fin aux opérations militaires en Iran. Selon le Miami Herald, les deux résolutions semblent « promises à l’échec ». Certes, la plupart des démocrates vont exiger que le président consulte le Congrès et obtienne son accord avant de poursuivre l’offensive militaire engagée. Et la quasi-totalité d’entre eux reprocheront au président de violer sa propre doctrine « America first ». Mais suffisamment d’élus démocrates ne voteront pas l’arrêt des combats en pleine guerre pour que l’offensive contre l’Iran puisse se poursuivre si le président le décide.
Alors qu’approchent les primaires destinées à sélectionner les candidats du parti de gauche américain aux élections de mi-mandat de novembre, « la question palestinienne est devenue un test décisif au sein du parti », selon Matt Duss, vice-président du Center for International Policy, qui a longtemps travaillé aux côtés de Bernie Sanders.
De nombreuses associations de gauche menacent de dénoncer les candidats qui acceptent des dons de l’AIPAC, le lobby de soutien à Israël. Ainsi Maurice Mitchell, directeur du Working Families Party, a prévenu : « les démocrates qui acceptent de l’argent de l’AIPAC devront rendre des comptes. Comment peuvent-ils prôner la paix quand leurs donateurs milliardaires militent pour cette guerre ? »
Changement de régime ou pas ?
Comment la presse internationale juge-t-elle l’initiative conjointe américano-israélienne contre le régime des mollahs iraniens ?
Pour Federico Rampini, dans Corriere della Sera, l’isolement de l’Iran est visible. Les alliés de la République islamique, la Russie et la Chine en tête, font profil bas. Et les monarchies du Golfe se sont retrouvées pour condamner les représailles iraniennes sur leur sol et non les bombardements américains.
En janvier, note le journaliste, Trump a été beaucoup critiqué pour avoir incité les Iraniens à descendre dans la rue sans être en mesure de les aider. Il est contraint de restaurer la crédibilité des Etats-Unis dans une région du monde où l’on n’a pas oublié la manière dont son prédécesseur, Barack Obama a laissé le dictateur syrien Bachar al-Assad franchir impunément les « lignes rouges » qu’il avait fixées.
Pour Lluis Bassets dans El País, « la formule trumpienne, c’est la diplomatie par la force ». Dans ce cadre, il est exclu que le plus fort cède quelque chose au plus faible. Ce président se passe de toute « couverture juridique », il ne monte pas de coalitions internationales et il « oublie de demander l’autorisation du Congrès ».
« Cette guerre pulvérise certaines conventions acceptées par le trumpisme : en particulier parce qu’elle vise un changement de régime alors que Trump a proclamé qu’il s’en abstiendrait de manière générale. Et il doit y parvenir sans déploiement de troupes au sol, ce qui s’avèrera très difficile. » C’est la « première guerre impériale de Trump » : elle démontre la force militaire d’une superpuissance dont personne ne doit contester la prééminence. « Les combattants ennemis sont invités à choisir entre la capitulation et la mort. » Trump l’a dit explicitement.
Pour Die Welt, au contraire, l’option du changement de régime est laissée entre les mains des Iraniens eux-mêmes. Dans le discours qu’il a prononcé samedi, Trump l’a présentée comme une option, une « opportunité offerte aux Iraniens ». Mais le renversement d’un régime aussi installé et disposant de forces armées aussi puissantes ne sera pas chose aisée, souligne le quotidien allemand. Les bassidji, la force paramilitaire au service du régime, qui compte des centaines de milliers de miliciens armés, auraient été répartis dans tous les quartiers afin de réprimer toute tentative révolutionnaire.
Dans la région, on redoute un « scénario irakien » : un chaos qui dure des décennies, causé par une lutte générale entre ethnies dans un pays aussi hétérogène que l’Irak. La même idée est développée par le quotidien chinois South China Morning Post. Cette guerre crée « un risque de déstabilisation pour toute la région », y lit-on. Une longue séquence de violences débouchant sur des divisions territoriales. La Turquie craint que ce soit l’occasion pour les Kurdes de se constituer un territoire autonome.
Dans le New York Times, Nicholas Kristof exprime la même crainte : les Etats voisins redoutent une fragmentation régionale de l’Iran.
Dans le même journal, Bret Stephens souligne la disproportion entre les manifestations pour Gaza et le faible soutien dont ont bénéficié, en Occident, les Iraniens révoltés contre un régime qui a massacré 30 000 civils désarmés en quarante-huit heures.
Il remarque : « le pays où les États-Unis et Israël bénéficient d’un large soutien est précisément celui qui est bombardé. » En Iran, des foules en liesse applaudissent aux bombardements des bâtiments officiels d’où partent les miliciens qui les mitraillaient la veille… Il écrit aussi : « les mêmes libéraux qui reprochent à Trump de ne pas s’opposer fermement à Vladimir Poutine devraient au moins envisager que c’est Téhéran qui a fourni à la Russie les drones et la technologie de drones qui ont ravagé une grande partie de l’Ukraine. »
