La France, enfin un pays de guerre !
Un chef d’État qui n’est pas un chef de guerre est un intérimaire. Commander en temps de paix n’est pas simple mais, à la fin, la seule mission d’un pays consiste à se continuer, à survivre aux attaques existentielles dont il peut être victime. L’Europe sort d’une des périodes sans conflit majeur les plus longues depuis l’Empire romain. C’est terminé, et elle a mis du temps à s’en rendre compte. La France, par la voix de son président de la République, prend ses responsabilités en annonçant une évolution de la doctrine nucléaire, désignée par l’expression de « dissuasion avancée ».
Mettre l’Europe en ordre de bataille pour affronter la guerre au nom de la paix. Voilà qui pourrait résumer le discours prononcé ce lundi par le président Macron depuis l’île Longue, la base navale de la Force océanique stratégique (FOST), c’est-à-dire la « maison » des sous-marins lanceurs d’engins. L’invasion de l’Ukraine, les menaces américaines sur le Groenland, l’explosion de la poudrière moyen-orientale où nos alliés – notamment les Émirats arabes unis – sont attaqués devraient contraindre l’Union européenne à une prise de conscience.
C’est partiellement le cas, en témoigne l’incompréhensible réticence de certains pays à s’émanciper de l’armée américaine et de son armement. Une des clés d’explication tient naturellement à la conjoncture, mais pas seulement. C’est ce que rappelle Stéphane Audoin-Rouzeau dans son dernier essai, Notre déni de guerre. Le « temps de paix » n’est pas le « temps de la guerre ». Le problème tient à la prise de conscience du basculement d’un état à l’autre et, en général, il y a, entre les deux, un contretemps. Qui peut être mortel.
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Bercés par les illusions passées
C’est ce qui s’est produit pour l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les Européens croyaient à une ruse de Vladimir Poutine, un effet d’esbroufe militaire pour, en fait, obtenir ce que la diplomatie ne lui donnait pas. D’où l’insistance du président français à maintenir le dialogue avec Moscou. C’est qu’il est bien difficile d’admettre que la guerre n’a pas d’autre but qu’elle-même. Et, en la matière, les gouvernements ne retiennent pas grand-chose du passé. Dans les années 1900, nombre d’analystes tenaient pour hautement improbable un affrontement entre pays européens. À commencer par Norman Angell, auteur britannique, qui publia en 1910 La Grande illusion.
Audoin-Rouzeau écrit : « Selon l’auteur, pour des raisons économiques et surtout financières […] toute guerre générale en Europe serait irrationnelle car celle-ci se déploierait entre partenaires qui, de ce fait, se ruineraient mutuellement. » Pas faux, mais hélas, ça ne prévient de rien. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale n’obéissait pas, il est vrai, à la rationalité économique. En revanche, il répondait à une logique de puissance. Preuve n’est pas faite que, dans la vie des pays, l’argent prévale sur la gloire. À l’échelle de l’histoire, c’est le contraire.
Plus intéressant encore est le rapport de l’Europe à la guerre depuis la Renaissance. À cette époque, le millénarisme chrétien prophétisait la fin des guerres et « mille ans de bonheur ». D’après cette idée, avant la paix il fallait faire la guerre, et cette mission reviendrait à une sorte d’empereur envoyé par Dieu, dont la mission serait de rétablir la concorde entre les peuples. Pour toujours ou presque. Des prophéties gazeuses, il faut l’admettre, mais qui ont eu des conséquences historiques et culturelles.
Une question de survie
À commencer par une conception de la guerre, celle d’un état anormal, transitoire, pour ainsi dire fonctionnel, en direction de la paix, en l’attendant. Et ce même s’il s’agit d’une guerre d’agression. Cette théorie sera déclinée sous plusieurs formes et de multiples dualités, à commencer par l’acception très XVIIIe siècle du mot « civilisation », antithèse d’une « barbarie » à combattre par tous les moyens.
Audoin-Rouzeau écrit : « Dès le milieu du XIXe siècle, cette aspiration pacifiste se donne les moyens d’une réalisation potentielle avec le premier congrès de la paix d’août 1849, présidé à Paris par Victor Hugo, où se donnent rendez-vous tant de libéraux d’Europe. » Viendra ensuite la croyance qu’une guerre définitive, violente et meurtrière certes, mettra un terme aux conflits entre nations.
L’identité de l’Union européenne est réduite aux acquêts d’une époque, celle des années 1950 et de l’après Seconde Guerre mondiale. Pour comprendre l’Europe, c’est en direction de ses nations bâtisseuses qu’il faut regarder. Lundi, Emmanuel Macron a pris ses responsabilités en engageant concrètement la responsabilité de la France dans la marche du monde.
La mise en scène de son arrivée en Bretagne, à bord d’un Falcon encadré de quatre rafales, n’était pas une comédie, mais une déclaration, non de guerre, mais d’intention. La première mission d’un pays est de survivre, et il ne survit pas en se nourrissant d’illusions. Restaurer l’État dans sa fonction primaire et militaire paraît pour certains, aujourd’hui du moins, prématuré. Dans quelques mois, ça sera une évidence. L’Europe suivra, ou périra.
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