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Les sociopathes (de France Télécom à Macron)

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31.05.2019

Concédons d’emblée que la catégorie de « sociopathe » n’est sans doute pas ce qu’on fait de mieux en la matière. Ici, du moins à condition de lui donner ce qu’il faut de prolongements, elle suffira amplement pour ce qu’il s’agira de faire entendre. Le plus grand mérite du procès France Télécom, c’est de nous faire passer des abstractions aux réalités sensibles, avec au surplus un effet de récapitulation qui laisse abasourdi. Les prévenus sont là, et ils « s’expliquent ». À les écouter, on se demande presque si ça n’est pas pire encore que la commission des faits mêmes. « Sociopathe » désigne cette catégorie d’individus étrangers à toute régulation de la moralité élémentaire et parfaitement insensibles à la souffrance d’autrui, on pourrait même dire à l’humanité des hommes. Lombard, Wenès, Barberot (1) : ce sont des sociopathes. D’humanité, ou plutôt de sa disparition, il est question dans le témoignage du médecin du travail qui a eu à connaître de France Télécom, et parle d’« une violence insoutenable, une inhumanité qu’elle n’aurait jamais imaginée dans cette entreprise (2) ».

De la manière dont les dirigeants de France Télécom discouraient à l’époque, nous savons à peu près tout : les départs qui « se feront par la porte ou par la fenêtre », « la fin de la pêche aux moules », la « mode des suicides », la « crise médiatique », et même, a-t-on découvert récemment, « l’effet Werther », sous-daube pour pensée managériale, à base de fausse science (« l’effet Trucmuche ») et de rehaussement culturel en toc (« nous sommes des humanistes tout de même »), qui « élabore » à partir de la vague de suicides mimétiques qu’aurait occasionnée Les souffrances du jeune Werther — entendre : les suicidés se sont beaucoup émulés les uns les autres, qu’y pouvons-nous donc ?

« Qu’y pouvons-nous ? », c’est à l’évidence la ligne de défense des prévenus, qui dit tout du type humain auquel nous avons affaire en leurs personnes : précisément, des sociopathes. Sans la « crise médiatique », très regrettable en termes de communication, ou les réactions exagérément sensibles de syndicalistes, d’inspecteurs et de médecins du travail, on ne serait pas loin de leur prêter l’idée qu’après tout, un nombre suffisant de salariés mettant fin à leur jour, c’était une manière comme une autre d’« atteindre les objectifs », puisque dans ce monde qui est le leur, c’est la chose qui compte avant toute autre : que les objectifs soient atteints.

Chez ces prévenus d’époque, les propos, le système de défense, les autojustifications, mis en regard des témoignages de leurs victimes ou des proches de leurs victimes : tout est d’une stupéfiante obscénité. On sait bien qu’il est parfaitement trivial de dire que les capitalistes d’aujourd’hui considèrent les hommes comme des choses, mais c’est une trivialité qui se détrivialise instantanément rapportée à des faits comme ceux de France Télécom. La chosification, l’objectalisation des hommes, c’est cela le propre du sociopathique — et, se trouve-t-il, c’est le propre du capitalisme. Kant pourtant nous avait mis en garde en enjoignant chacun de nous d’agir « de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais comme un moyen (3) ». C’est sans doute que ce propre du sociopathique — se servir des autres comme de choses — se trouvait déjà inscrit dans les schèmes fondamentaux de la rationalité instrumentale, celle qui agence des moyens à des fins, et n’a cure de la nature des moyens. À tout le moins le capitalisme néolibéral, armé de rationalité économique, lui a-t-il donné une extension inouïe — ressources humaines, et tout est dit.

Le plus frappant, et le plus caractéristique, dans le procès France Télécom, c’est que les prévenus, à l’évidence, ne comprennent absolument pas ce qui leur est reproché ou, plus exactement, parviennent sans cesse à le ramener à un système de justifications admissibles, au simple respect de la « nécessité économique », sans doute regrettable à certains égards, mais qui, enfin, s’impose, et dont ils ne sont, à la limite, que les desservants quasi-mécaniques. Un système qui broie les individus jusqu’à la mort, opéré par d’autres individus qui se prévalent d’un commandement supérieur (ici la « loi........

© Le Monde Diplomatique