La planète a failli être exterminée à partir d'ici

L’histoire semble sortie tout droit d’un roman de science-fiction : dans les années 1940, Grosse-Île, près de Québec, a servi de laboratoire ultra-secret pour fabriquer des bombes à l’anthrax qui auraient suffi, à la fin de l’opération, à exterminer la population de la planète trente fois.

Vous avez bien lu. Et tout cela s’est fait à l’insu de deux gouvernements du Québec successifs, à la demande du gouvernement britannique de Winston Churchill. Ce dernier destinait ces bombes à raser cinq villes allemandes.

C’est le sujet renversant de Projet N, Grosse-Île, l’arme secrète de la Seconde Guerre mondiale, ouvrage qui paraît demain aux Éditions du Septentrion, et que signent les journalistes Yves Bernard et Vincent Frigon.

Tout comme Pierre Jobin, ex-chef d’antenne à TVA qui signe la préface du livre, j’y ai découvert le rôle du Canada dans le développement d’armes bactériologiques, durant la Seconde Guerre mondiale.

Un rôle qui a fait courir des risques inouïs à des soldats, à des membres du personnel, mais aussi à toute la population de Montmagny et de la région de Québec.

Et pourtant, des scientifiques canadiens avaient sonné l’alarme par rapport à ces risques, après des essais qui avaient dégénéré en Écosse.

Fruit de nombreuses années d’une enquête difficile, d’entrevues avec des acteurs et des témoins dont la plupart sont décédés aujourd’hui, le récit est tout simplement renversant. Et révoltant aussi, pour plusieurs raisons.

Les deux journalistes expliquent qu’ils tenaient à publier cet ouvrage après la diffusion, en 2010, d’un documentaire qu’ils avaient réalisé sur ce secret vieux de 75 ans.

« Le documentaire était comme une sorte d’entrée en matière, mais on avait tellement plus de matière et de documents qu’il était impossible de tout placer », raconte en entrevue M. Bernard, qui avait réalisé le tout à l’époque.

Le livre contient une foule de photos et de documents inédits, et des extraits d’entrevue qui font passer par toute une gamme d’émotions.

« Il est important que toute la lumière soit faite sur cette affaire-là, même si ça s’est passé il y a très longtemps », renchérit Vincent Frigon, qui pense aux familles des soldats, des membres du personnel et aux citoyens.

« Ces soldats ont mis leur vie en danger, mais en raison du secret qui a été maintenu, ça n’a jamais été reconnu », déplore M. Bernard, rappelant la vétusté des équipements utilisés, lesquels dataient de l’époque où l’île servait de station de quarantaine pour les immigrants.

On ne sait pas trop, non plus, ce qui est advenu de ces quantités astronomiques d’anthrax dont on aurait disposé dans le fleuve.

Certes, en 2010, le fédéral a été forcé de répondre à des questions en chambre. Une nouvelle enquête a été menée. Mais les réponses demeurent incomplètes, relève M. Frigon.

Le sujet est à peine effleuré lors des visites touristiques à Grosse-Île. « En Europe, ils ont fait des musées avec les lieux qui ont marqué les grandes guerres, et je crois qu’on a aussi ce devoir de mémoire chez nous aussi », estime M. Bernard.

Impossible de ressortir de cette lecture fascinante sans une certaine frustration.

J’invite les élus, à Québec et à Ottawa, à prendre connaissance de cette histoire et à réclamer, une fois pour toutes, que la lumière soit faite sur celle-ci.

La mémoire de ces hommes qui ont risqué leur vie pour l’effort de guerre doit enfin être reconnue comme il se doit.


© Le Journal de Québec