Les jeunes doivent retourner au bureau
Six après la pandémie, le télétravail est remis en question.
Les patrons l’évaluent selon la productivité : plus ou moins efficace ?
Les syndicats l’abordent comme un droit : le télétravail devrait-il être un nouveau droit, inscrit dans les conventions collectives ?
Les propriétaires d’immeubles, les grands capitaux et les chambres de commerce se préoccupent des affaires : comment occuper les bureaux vides et dynamiser l’économie ?
Les banlieusards-automobilistes s’inquiètent du trafic : que faire du temps perdu dans la congestion ?
Les jeunes familles, elles, se questionnent sur leur équilibre de vie : plus facile de tout concilier par le télétravail ?
Or, il manque quelque chose à nos discussions : une analyse générationnelle.
Lieu de travail, lieu important
Le lieu de travail est un des lieux de socialisation les plus importants dans une vie.
À l’ère des chambres d’écho et de l’individualisme, le lieu de travail est devenu un des rares endroits où on sort de notre milieu, où on n’est pas tous de la même génération, où on n’est pas tous du même milieu social, où on n’a pas tous les mêmes opinions...
Puis le télétravail accentue le repli sur soi des jeunes, qui se vit partout en Occident. Les données sont aussi claires qu’inquiétantes : ils sont plus isolés et moins socialisés qu’auparavant.
Certains parlent du 21e siècle comme du « siècle antisocial ».
Les jeunes ont moins d’amis. Moins de relations amoureuses et sexuelles. Ils sortent moins de chez eux, et sont moins engagés dans différents groupes sociaux, sportifs, artistiques, syndicaux...
Les activités sociales suivent ce repli. Cinéma ou sortie culturelle ? Non, série à la maison. Restaurant ? Non, livraison à la maison. Magasiner ? Non, commandons à la maison. Militer ? Derrière un écran, de la maison.
Bref, ce qu’on appelle le « capital social », pour reprendre le concept du politologue Robert Putnam, soit l’ensemble de nos liens avec les autres, diminue. C’est particulièrement vrai chez les jeunes générations.
Détour pour revenir au télétravail.
Le lieu de travail n’est certainement pas un remède magique à ce problème.
Mais le lieu de travail à 3 ou 4 jours semaine, comme le proposent les gouvernements et des entreprises privées, constitue une des façons de combattre ce repli sur soi.
Aller au bureau, parler à des collègues, se confronter à d’autres générations et à d’autres réalités est un moyen de ne pas ajouter une couche de solitude à notre époque.
C’est un lieu aussi où on apprend les normes sociales du travail. Où on intègre tout ce qui est du domaine de l’« apprentissage passif ».
Comment s’habiller, comment interagir, comment encaisser la critique, comment comprendre une organisation, comment gravir les échelons... ce sont tous des apprentissages que des écrans interposés ne nous montrent pas.
Un peu comme pour les téléphones, le télétravail massif est un paradis artificiel. C’est un confort immédiat qui nous fait plus de mal à long terme.
C’est justement pourquoi les jeunes travailleurs, même à contrecœur, même si le présentiel les fatigue, même s’ils sont les premiers à contester, ont intérêt à remettre leurs pieds au bureau.
