Ces élus qui se vendent pour pas cher
Le 12 septembre 1994, je suis élu député. J’étais jeune et j’avais plus de cheveux qu’aujourd’hui.
J’étais pratiquement inconnu.
Dans ma circonscription, les gens n’avaient pas vraiment voté pour ma rayonnante personnalité.
Ils avaient voté pour mon parti, pour mon chef, pour notre programme.
J’aurais pu être Joseph Tartampion, Joseph Tarabulski ou Joseph Tulekonnaitului.
C’est le cas de l’immense majorité des députés.
Ce sont de parfaits inconnus jusqu’à leur élection, souvent même après, et ils doivent leur siège à leur parti et à leur chef.
Ils sont ce que j’appelle des députés-coquillages.
Élus quand la vague entre, battus quand la vague se retire.
Dès lors, un député qui se joint à un autre parti, dont il disait du mal jusque-là, sans l’autorisation de ses électeurs, se moque d’eux.
Il les met devant un fait accompli.
Ils ont voté pour le parti X et se réveillent avec un député du parti Y, sans avoir eu un mot à dire.
Dans 99 % des cas, ces transfuges agissent par pur opportunisme.
Ils voient les sondages, soupèsent leur avenir, se font offrir de beaux voyages ou une place sur un comité qui leur permet de bonifier leur salaire.
Leur cas est radicalement différent de celui d’élus qui affrontent l’électorat sous de nouvelles couleurs parce que leurs convictions ou leur ancien parti ont changé.
Le soir de l’élection de 2025, il manquait aux troupes de Mark Carney trois sièges pour être majoritaires, puis des sièges rouges sont devenus vacants.
Carney a donc entrepris de débaucher des députés d’autres partis afin de parvenir à la majorité absolue de 172, qui changerait complètement la dynamique parlementaire.
Matt Jeneroux, Michael Ma, Chris d’Entremont, Marilyn Gladu, tous d’ex-conservateurs, et Lori Idlout, une ancienne du NPD, n’ont pu résister à la grande séduction libérale.
Ont-ils obtenu le feu vert de leurs électeurs ?
En aviez-vous entendu parler avant ?
Aucun n’avait eu un parcours étincelant jusque-là, et ils doivent leur nouvelle micronotoriété au coup de poignard infligé à leur parti et à leur manque de respect envers leurs électeurs.
Il ne manque plus que deux sièges au PLC pour parvenir au chiffre magique de 172, et les sièges vacants à Toronto seront assurément rouges.
À mon humble avis, un député qui veut quitter sa formation devrait d’abord être obligé de siéger comme indépendant, puis devrait se faire élire sous la bannière du parti qu’il veut rejoindre.
Le 15 mars, dans un éditorial que la politesse me fait qualifier d’étonnant, Stéphanie Grammond écrivait dans La Presse : « Et ces fameux transfuges prouvent au moins que nos élus sont capables de franchir les tranchées politiques pour travailler ensemble, ce qui est une excellente nouvelle ».
Illustrons l’affaire par l’absurde : tant qu’à faire, pourquoi d’autres partis que le PLC ?
Abolissons tous les partis sauf le PLC, et tous travailleront « ensemble », sans besoin de devoir « franchir les tranchées politiques ».
L’éditorialiste y verrait sans doute une « excellente nouvelle ».
