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Comment mon éducation religieuse a freiné ma carrière

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16.02.2019

Esti, la secrétaire de mon lycée, n'entrait généralement dans les classes que pour punir les élèves qui étaient arrivés en retard à la prière du matin. Mais, un jour, elle est venue faire une annonce qui a fini par changer ma vision du monde.

"La directrice souhaite voir les élèves suivantes dans son bureau immédiatement. Leah M., Chani, Shira..." Esti a cité sept autres noms, mais pas le mien.

Toutes les filles de la liste étaient le genre d'élèves que les directrices d'un lycée juif orthodoxe pour filles prient pour avoir: elles étaient chastes et innocentes, et ne relevaient jamais la jupe de leur uniforme. On n'avait sûrement rien à leur reprocher.

Au bout de dix minutes, elles sont revenues en cours. C'étaient des filles modestes, humbles. Alors elles se sont mordu la lèvre pour dissimuler le sourire qui se dessinait sur leur visage.

"Qu'est-ce qu'elle voulait, la directrice?" ai-je demandé à mon amie Devorah, même si je me doutais que la réponse allait me rendre jalouse.

"Elle nous a dit qu'on serait les seules à passer le test d'admissibilité à l'université parce qu'on avait les meilleures notes."

La sonnerie qui annonçait le début du cours d'anglais a retenti avant que j'aie le temps de répondre. Pendant que la prof nous endormait avec Le Conte de deux cités de Dickens, je me suis efforcée de ravaler mon dépit.

Pourquoi ne pourrais-je pas passer ce test? J'étais ridiculement studieuse. Après tout, quand votre communauté religieuse vous interdit de parler aux garçons de votre âge, autant vivre une grande histoire d'amour avec vos manuels scolaires. Chaque jour, j'étudiais avec un entrain et une révérence absolument dépourvus d'ironie, persuadée que cette dévotion me serait payée au centuple. A part en maths, j'avais d'excellentes notes dans toutes les matières. A ce jour, je n'ai toujours pas compris pourquoi seuls 5% des filles de ma classe ont été invitées à passer cet examen.

Mes camarades et moi-même n'avions aucune idée de la façon de préparer un test d'entrée à l'université, sans parler d'un dossier de candidature. Nous ne pouvions pas nous renseigner en ligne car nous avions signé un contrat qui nous interdisait de nous servir d'internet jusqu'à la fin du lycée (sous peine d'expulsion provisoire ou définitive). Nous attendions la permission des autorités compétentes avant de faire le moindre pas en avant, et d'oser manifester une quelconque curiosité intellectuelle. Quelques parents encourageaient leurs enfants à passer le test d'admissibilité, mais la plupart semblaient n'y attacher aucune importance.

Ce souvenir d'avoir été exclue du rêve américain à 17 ans m'apparaît particulièrement pertinent au regard de l'affrontement actuel entre le Département de l'Enseignement de l'Etat de New York et les yeshivas, écoles privées juives ultra-orthodoxes. Les yeshivas (notamment hassidiques) attirent aujourd'hui l'attention des médias parce que certains jeunes diplômés leur reprochent de se concentrer avant tout sur l'éducation judaïque au lieu d'enseigner les notions de base en maths et en anglais. Un groupe d'anciens élèves a d'ailleurs fondé une association, Young Advocates for Fair........

© Le Huffington Post