La paralysie du détroit d’Ormuz, le choc énergétique qui force le réalisme
Quelles que soient l’évolution de la guerre en Iran, sa durée et ses conséquences immédiates, notamment sur le prix des carburants, ce conflit agit comme un révélateur brutal. Malgré des années de transition énergétique, le monde demeure profondément dépendant des hydrocarbures, dont une grande quantité est extraite dans les pays du golfe Persique.
Déjà, l’Agence internationale de l’énergie considère l’interruption de la livraison de pétrole et de gaz de la région comme la plus grave crise énergétique de l’histoire moderne. Les prix du pétrole réagissent au quart de tour, au gré des espoirs d’une fin du conflit, longtemps jugé hautement improbable par les opérateurs tant ses conséquences sur l’approvisionnement mondial seraient dévastatrices.
Chose certaine, il y aura un avant et un après. Face à ce choc, trois grandes tendances se dessinent.
D’abord, un retour aux sources locales. Dans ce contexte de perturbation majeure, et alors que près des trois quarts de la population mondiale vit dans des pays qui sont des importateurs nets d’énergie fossile, les États redécouvrent une vérité simple : produire son énergie chez soi, même à coût plus élevé, vaut mieux que dépendre de fournisseurs situés dans des régions politiquement instables. Cela avantagera de toute évidence les énergies renouvelables (hydroélectricité, solaire, éolien, géothermie) ainsi que les technologies qui les soutiennent, notamment les batteries. Le nucléaire retrouve lui aussi une légitimité stratégique comme énergie pilotable, décarbonée et souveraine.
Mais il faut être clair : le charbon sera également plus utilisé, ne serait-ce que temporairement, dans plusieurs pays qui disposent de cette ressource et qui comptaient la remplacer par du gaz importé. Avec la paralysie de ce grand exportateur qu’est le Qatar, dont près de 20 % de la production aurait été endommagée, le gaz deviendra plus coûteux que prévu et certains pays ne pourront absorber la hausse. Sa réputation d’énergie fiable pour appuyer les énergies renouvelables intermittentes en a pris un coup.
Ensuite, la diversification des partenaires. La guerre en Iran rappelle le danger d’une dépendance excessive à l’égard d’une seule région. L’Europe l’a appris de sa forte dépendance au gaz russe ; le reste du monde le redécouvre avec la situation dans le golfe Persique. La logique s’impose : multiplier les fournisseurs, les routes d’approvisionnement et les sources d’énergie.
Cela implique de développer de nouvelles alliances énergétiques en Afrique, en Amérique latine ou en Amérique du Nord et d’investir dans les infrastructures nécessaires à cette flexibilité. Ce sera coûteux, mais l’autre option qui s’offre à nous, l’insécurité d’approvisionnement, l’est bien davantage.
Enfin, le critère du risque politique s’impose. Au-delà du prix, les acheteurs intégreront désormais un facteur central : la stabilité politique des pays fournisseurs. Du pétrole et du gaz bon marché, mais exposés à un conflit ou à la fermeture de routes maritimes, deviennent un pari risqué.
Dans ce contexte, les pays jugés « sûrs » gagneront en attractivité. Le Canada sera avantagé, non seulement pour l’abondance de ses ressources, mais aussi pour sa fiabilité.
La leçon de cette crise est claire : la transition énergétique ne pourra réussir sans sécurité énergétique. Et la sécurité énergétique ne se décrète pas : elle se construit, par l’exploitation des ressources locales, la diversification et des partenariats fiables et résilients.
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