Cet atelier qui m’habite

Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait d’un récit visuel paru dans la revue Vie des arts, no 279 (hiver 2025).

En anglais, les mots « house » et « home » ont des connotations différentes — ma belle-mère me parle souvent du deuil qu’elle ressent depuis qu’elle a été forcée de quitter her home pour s’installer dans une autre maison.

En songeant au deuil d’habitation, je pense aussi à l’artiste Sophie Jodoin, qui a également vécu une grande peine lorsqu’elle a quitté son atelier il y a deux ans. Je la vois maintenant s’adapter à son nouvel espace et je comprends l’épreuve qu’elle a dû traverser.

Depuis mars 2025, je me prépare aussi à quitter mon atelier situé sur la rue Clark, à Montréal, espace dans lequel je travaille depuis une décennie. Je quitte ce lieu à contrecœur à la suite de rénovations qui perdurent depuis plus d’un an. Comme ma pratique artistique est in situ, les lieux dans lesquels je m’engage m’habitent.

Par ma sensibilité, j’entre en dialogue avec des espaces : ceux que j’habite dans l’intimité du quotidien et ceux que j’investis de mes installations. Je préfère souvent les lieux atypiques au cube blanc, car ce dernier est pour moi une chambre sans écho où j’ai l’impression de parler seule avec moi-même.

Mon atelier est un lieu vernaculaire juché au troisième étage sur une rue résidentielle à quelques pas de chez Schwartz, sur le boulevard Saint-Laurent. C’est une sorte de capsule temporelle qui a su résister aux pressions de l’embourgeoisement.

L’espace appartenait à l’artiste peintre Edmund Alleyn, qui l’a construit et adapté selon ses codes et ses besoins. Le bâtiment se déploie comme trois boîtes à chaussures empilées les unes sur les autres avec des composants singuliers, comme une porte exiguë, des escaliers irréguliers, étroits et abrupts, des trappes aux planchers pour permettre de monter ou de descendre des œuvres qui ont peine à passer dans la cage d’escalier.

Mais les particularités de ce vaste atelier — la lumière se déversant de l’immense dôme de verre, les tempêtes qui chantent sur celui-ci, la sensation de se retrouver dans un écrin au cœur de la ville — ont su consoler mes essoufflements et estomper tout désir de me relocaliser, même lors des canicules écrasantes.

Mon départ remue un sentiment de deuil, un sentiment qui m’est familier puisque je l’ai ressenti lorsque je vidais la maison de ma grand-mère Simone et de mon oncle Robert, à la suite de leur décès il y a quelques années. À quelques mois du départ de mon atelier rue Clark, je songe aux multiples manières dont celui-ci a modelé mes projets et mes œuvres tout au long de la dernière décennie.

Au cours de cet été caniculaire, je tente de savourer mes derniers moments de création dans cet espace. Depuis le mois de mars, je travaille sur mon exposition intitulée PLUVARIUM, présentée à Occurrence, à Montréal, de septembre à octobre 2025. L’œuvre principale est un grand bassin d’eau fait de mosaïque, comme le pluvarium des maisons romaines antiques. Ce bassin se retrouvait au cœur des maisons et récoltait l’eau de pluie. Situé dans l’atrium, il s’agissait d’un espace public à même un espace privé. Ce frottement entre l’intime et le public, l’individuel et l’universel, m’interpelle.

Photo: Vicky Sabourin L’œuvre principale de l’exposition «PLUVARIUM»

J’ai l’impression d’être un homard sur le point de muer. Ma carapace se décolle lentement contre ma chair fragile ; un nouveau cycle m’attend et me demandera beaucoup d’effort. Je sais que je serai sensible et vulnérable le temps que ma nouvelle carapace se redurcisse.

Au lieu de vider la maison de Simone et de Robert, je trie et vide mon atelier. Absorbée par la production de ma prochaine exposition, je crains les choix à venir : quoi garder, quoi vendre, quoi offrir et de quoi me délester ? En octobre, je déménagerai sur la rue Chabanel dans un plus petit espace partagé avec des artistes que j’estime profondément, tant pour leur travail que pour leurs qualités humaines. Elles ont accueilli avec tant de joie l’annonce de ma venue que j’ai éclaté en sanglots.

Malgré de grandes peines, ce lieu m’habite. Il a façonné ma création et accueilli tant de célébrations : les heures partagées avec Chris, mon mari et mon coloc d’atelier ; un moment avec mon neveu Olivier et moi, écoutant la chanteuse Joni Mitchell avant d’aller à la manifestation menée par l’activiste Greta Thunberg ; les fêtes sous les chaleurs de la mi-septembre, dont mon 40e anniversaire.

Les fins — dont les au revoir — sont souvent douloureuses, et je crois que nous embrassons davantage les nouveaux départs que les dénouements. C’est ce que j’essaie de souligner ici avec mon travail : un bassin d’eau rempli de larmes, lorsque plus rien ne coule des yeux. Comment commémorer un lieu autrement qu’en en glissant des références à même mon œuvre ? Comment faire le deuil des endroits qui nous habitent aussi fort que nous les habitons ?

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