Avi Lewis et le NDP
La récente élection d’Avi Lewis à la tête du Nouveau Parti démocratique (NPD) du Canada marque la rupture dont le parti avait besoin pour repartir sur de bonnes bases.
Le discours de victoire qu’il a prononcé dimanche était audacieux et catégorique. Il s’en est pris à la classe des milliardaires, les avertissant que le parti viendrait chercher leur argent, ainsi qu’aux barons de la technologie, qui nous gavent d’intelligence artificielle (IA) non réglementée. Il a également critiqué sans réserve les pipelines et l’économie fondée sur les combustibles fossiles.
On pouvait le sentir donner voix au Bernie Sanders et au Zohran Mamdani qui sommeillent en lui.
Même si la plupart ne l’approuvent pas sur toutes les questions, je respecte la clarté et l’audace de sa vision pour le Canada. Il a également parlé du Moyen-Orient avec une grande clarté morale. Il n’y avait aucune ambiguïté, qu’elle soit stratégique ou autre.
M. Lewis ne s’est pas non plus attardé à énumérer inutilement les catégories de personnes marginalisées, comme le faisaient ses prédécesseurs néodémocrates depuis le début des années 1990. Il a plutôt proposé une vision unificatrice fondée sur ce que vit 99 % de la population.
C’était le discours le plus à gauche jamais prononcé par un chef du NPD (et j’ai 57 ans). Il m’a rappelé la campagne d’Ed Broadbent en 1984, menée au nom des « Canadiens ordinaires » contre les « jumeaux Bobbsey de la rue Bay ».
Si Pierre Poilievre est efficace auprès de la droite politique, c’est en partie parce qu’il s’exprime sans mettre de gants blancs. Ces dernières années, la politique canadienne a dérivé vers la droite en l’absence de voix tout aussi déterminées et catégoriques à gauche.
Le centre de gravité politique ne tient pas qu’au nombre de sièges détenus par un parti. Il repose d’abord sur une vision politique et une détermination inébranlable.
J’admets avoir été un peu surpris. Avi Lewis est issu de la lignée royale du NPD — là où on s’attendrait le moins à trouver quelqu’un qui souhaite rompre radicalement avec le passé.
Son grand-père, David, a été l’architecte principal du Nouveau Parti démocratique lorsque celui-ci a été formé en 1961 à partir des vestiges de l’ancienne Fédération du Commonwealth coopératif, forte dans l’ouest du Canada, et du Congrès du travail du Canada, surtout présent dans le centre du pays.
David Lewis a calqué le NPD sur le modèle du parti travailliste britannique, qu’il considérait comme le bras politique de la classe ouvrière. Et en tant que chef fédéral, il s’est battu contre les « parasites de l’aide sociale aux entreprises ».
Son petit-fils semble vouloir en faire autant.
Le père d’Avi Lewis, Stephen, qui avait la langue bien pendue, a été chef du NPD de l’Ontario au début des années 1970. C’est sous sa direction que la faction de gauche nationaliste Waffle a été expulsée du parti provincial, qui a ainsi perdu une génération d’idées et de talents.
À un certain moment, le NPD a cessé d’être le parti des idées nouvelles et audacieuses.
Les liens entre le NPD et le mouvement syndical se sont également affaiblis au fil du temps. Cela a notamment été le cas lorsque le gouvernement néodémocrate ontarien de Bob Rae a décidé de forcer des négociations sur les conventions collectives du secteur public au début des années 1990. Les adhésions au parti se sont effondrées, tout comme le nombre de membres des syndicats affiliés, qui est passé de 200 000 (1990) à 136 000 (1994) en Ontario.
Il a fallu beaucoup de temps au parti pour revenir dans la course politique. Mais le recentrage du NPD sous la houlette de Jack Layton, qui a réalisé une percée au Québec lors de sa troisième tentative, et de Thomas Mulcair a eu pour effet de brouiller les frontières entre le NPD et les libéraux au niveau fédéral.
Progressivement, le NPD a tourné le dos à l’ancienne politique de redistribution, privilégiée par l’électorat de la classe ouvrière. Nombre des électrices et électeurs de cette classe ne se voyaient pas dans la liste rhétorique des Canadiens méritants, selon le vocabulaire politique du NPD moderne.
Résultat : le parti a eu de plus en plus de mal à trouver un équilibre entre l’électorat de la classe ouvrière qui lui restait, concentré en dehors des grandes villes, et l’électorat de la classe moyenne ayant fait des études universitaires, situé dans les zones urbaines.
Lors des dernières élections, les votes en faveur du NPD ont chuté, de nombreux Canadiens de la classe ouvrière ayant opté pour les conservateurs de Pierre Poilievre et les progressistes urbains ayant voté pour Mark Carney, leur dernier rempart contre Donald Trump et Pierre Poilievre.
Le chemin à parcourir ne sera pas de tout repos pour Avi Lewis et le NPD. Son français est médiocre et Alexandre Boulerice rejoindra vraisemblablement bientôt Québec solidaire (QS). M. Lewis n’a pas non plus de siège à la Chambre des communes. Sa position ferme contre les pipelines irritera les partis provinciaux de l’Alberta et de la Saskatchewan. Je ne serais pas surpris qu’ils changent de nom. En fin de compte, la vision d’Avi Lewis pourrait trouver un plus grand écho auprès de l’aile progressiste urbaine du parti qu’auprès de sa base ouvrière.
Il n’en reste pas moins réjouissant de penser que le NPD pourrait à nouveau être source d’idées originales et audacieuses. La politique canadienne n’en sera que meilleure.
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