Bruxelles, je t’aime

Permettez-moi, chers lecteurs, d’utiliser cette précieuse tribune pour faire une déclaration d’amour. Oui, j’aime Bruxelles. Et ce, depuis très longtemps.

Tout a commencé, comme pour plusieurs de mes congénères, par les chansons de Jacques Brel, qui ont bercé mon enfance. J’avais même imaginé une chorégraphie sur la chanson Bruxelles, dont je n’ai jamais oublié les paroles « C’était au temps où Bruxelles rêvait / C’était au temps du cinéma muet / C’était au temps où Bruxelles chantait / C’était au temps où Bruxelles bruxellait ».

Quand j’étais petite, j’imaginais Bruxelles comme une ville pétillante qui ressemblait un peu à Paris, mais en moins imposante. Quand plusieurs grandes villes du monde ont pour monument phare une immense tour, telle que la tour Eiffel, l’Empire State Building ou la tour de Pise, la fontaine du Manneken Pis de la capitale belge (dont le nom signifie « petit homme qui pisse ») projette une certaine forme d’humilité phallique rigolote. J’étais gamine et les zizis me faisaient sourire.

Puis, à l’adolescence, je me suis intéressée à la géopolitique. À l’époque, l’Union européenne signait le traité de Maastricht et Bruxelles devenait la plaque tournante de cette nouvelle ère. Je m’imaginais faire des reportages au siège de l’OTAN et au Parlement européen, tendant mon micro à François Mitterrand et à Helmut Kohl.

Ce n’est qu’en 2005 que j’y ai mis les pieds pour la première fois, à l’occasion d’un mondial d’improvisation. Et je n’ai pas été déçue. La ville était exactement telle que je l’espérais. Une ville où se côtoient plusieurs influences et plusieurs vagues architecturales, allant du baroque au modernisme, en passant par le classicisme et l’Art déco. Une ville bigarrée et chargée d’histoire, mais sans la prétention parisienne ou londonienne.

J’y suis retournée plusieurs fois ensuite, et j’y ai découvert des quartiers où il fait bon vivre, comme l’éclectique commune de Schaerbeek ou la charmante commune de Saint-Gilles. Je me suis baladée dans le magnifique bois de la Cambre. J’ai passé des heures dans les librairies spécialisées en bandes dessinées, classiques comme romanesques. J’ai pris le tramway juste pour le plaisir d’arpenter la ville.

J’ai eu le privilège de jouer au Cirque royal, une majestueuse salle circulaire construite en 1878 et pouvant accueillir 2000 spectateurs, qui a abrité un cirque permanent jusqu’en 1950. C’est dans cette salle mythique qu’ont joué avant moi des légendes comme Joséphine Baker, Gilbert Bécaud, Juliette Gréco, Dalida, Fats Domino ou AC/DC. J’ai aussi joué dans de plus petites salles, combles et chaleureuses, au cœur de quartiers vivants, où la vie nocturne foisonne et les mythiques bières belges coulent à flots.

Et en 2016, le 22 mars, vers 8 h du matin, j’ai failli y mourir. Littéralement. Je me trouvais dans le hall d’entrée de l’aéroport de Zaventem lorsque deux explosions ont eu lieu. J’étais à quelques mètres de la seconde. Mon corps a été soufflé et j’ai perdu temporairement l’audition de l’oreille gauche. J’ai réussi à fuir vers le tarmac, non sans complications, mais je m’en suis sortie presque indemne.

Il y a quelques jours, Le Devoir a publié le récit de survivants de ces attentats terroristes. Je me reconnais dans chacun de ces témoignages. J’avais moi-même fait paraître, il y a deux ans, une chronique sur la chance que j’avais eue d’avoir des amis bruxellois au moment de ces événements traumatisants.

Dix ans se sont écoulés depuis ce matin où j’ai vu la mort me frôler. Dix ans, ça peut paraître long, mais les souvenirs sont si forts, si puissants, qu’ils se sont cristallisés. Les images les plus dures sont intactes, comme dans un album photo, à peine jaunies. Les cris, les pleurs et tout le brouhaha sonore résonnent encore comme un vacarme inoubliable. L’odeur des produits chimiques de l’engin explosif et de la poussière des gravats qui avaient empli mon système olfactif s’est dissipée, mais j’en garde une très âpre réminiscence.

Je me souviens aussi du moment où toutes les personnes évacuées ont appris qu’une troisième bombe venait d’exploser dans le métro. Je revois la détresse dans les yeux de cette jeune femme bruxelloise qui savait que ses proches utilisaient cette ligne quotidiennement, et qui tentait de les joindre alors que le réseau de communication nous lâchait. Plus tard, je l’ai recroisée au pied du bus qui nous transportait, elle m’a souri et m’a dit : « Tout le monde va bien. » Je ne pense pas qu’elle savait à quel point ça m’a fait du bien.

C’est en regardant la couverture médiatique des cérémonies qui soulignaient le dixième anniversaire de ces attentats qui ont fait 35 morts et plus de 300 blessés que l’idée m’est venue de faire cet hommage à Bruxelles. Pas seulement à la ville, mais surtout aux Bruxellois. Parce que l’âme d’une cité réside avant tout dans ceux qui y vivent, bien plus que dans son urbanisme.

Il m’arrive souvent de dire que, malgré la vieille expression selon laquelle les Québécois et les Français sont cousins, je vois bien plus de parenté entre les Belges francophones et nous. Peut-être du fait que nous sommes des minorités linguistiques au sein de nos États respectifs. Peut-être aussi parce que nous partageons une certaine bonhomie et un grand sens de l’humour qui nous permettent de résister au vent du nord.

Bruxelles, c’est plus que l’Atomium, la Grand-Place, les gaufres et les moules frites de Chez Léon. C’est une ville bilingue, ouverte sur le monde, qui mérite d’être découverte et aimée. Depuis les attentats, j’y suis retournée et j’y retournerai encore, car, comme le chante si joliment la chanteuse Angèle, « Bruxelles, je t’aime ».

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir