Idées | Le logement, angle mort de la sécurité des femmes

« Ici, ma porte n’est jamais barrée. » La phrase surprend et invite à la réflexion. Elle semble aller à l’encontre des réflexes habituels que l’on associe souvent à la sécurité, qui consistent à verrouiller, à surveiller et à contrôler. Pourtant, il ne faut pas la percevoir comme insouciante ni risquée. Elle émane d’une habitation collective pour femmes de Montréal, où la sécurité est principalement définie comme étant « chez nous ».

Elle révèle un angle mort : la sécurité des femmes ne se limite pas à ce qui se passe dans la rue.

Dans les débats publics, la sécurité des femmes est presque toujours pensée à l’échelle de la ville. On parle d’éclairage, de transport et d’aménagement des espaces publics. Ces interventions sont nécessaires, mais elles reposent sur une idée implicite selon laquelle le danger se situe principalement dans les lieux publics.

Or, les données racontent une autre histoire. Au Canada, entre 2018 et 2022, environ 81 % des féminicides ont eu lieu dans un espace privé, la plupart du temps au domicile partagé avec l’agresseur. Bien que le domicile soit souvent perçu comme un refuge, il peut aussi devenir un lieu où se manifestent des rapports de pouvoir, de contrôle et de violence.

Cependant, on a tendance à voir le logement comme un simple contenant, un espace neutre, presque hors du politique. Cette vision oublie pourtant l’essentiel. Pour plusieurs femmes, la maison est un lieu où elles font face au contrôle, à l’isolement ou même à la violence physique.

Depuis des décennies, des architectes et urbanistes féministes nous révèlent à quel point le logement a une importance bien plus grande qu’il n’y paraît. Ce n’est pas seulement un refuge, mais un lieu qui façonne nos relations sociales, nos interactions et même nos occasions de soutien, ou, parfois, leur absence. Le logement occupe une place centrale dans notre sentiment de sécurité et de bien-être.

Depuis de nombreuses années, on voit émerger des initiatives d’habitation collective pour les femmes. Coopératives, organismes à but non lucratif et projets communautaires : ces modèles cherchent à repenser le logement, en mettant l’accent sur la sécurité, l’entraide et l’autonomie. Ces projets d’habitat répondent à une réalité structurelle importante. D’après la Société canadienne d’hypothèques et de logement, « 55 % des ménages canadiens ayant des besoins urgents en logement et 63 % de ceux qui vivent dans un logement subventionné sont dirigés par des femmes ». La pauvreté affecte particulièrement 74 % des familles monoparentales dirigées par une femme, ainsi que celles aux croisements de plusieurs rapports d’inégalités, selon la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec.

Le modèle résidentiel traditionnel, axé sur la famille nucléaire, l’autonomie individuelle et la stabilité économique, ne correspond pas toujours aux parcours marqués par la précarité, les ruptures ou les violences. En réponse, les habitations collectives pour femmes s’inscrivent en rupture avec ce modèle. Certaines initiatives proposent des formes d’habitat fondées sur le partage des espaces, des ressources et des responsabilités, ce qui crée des communautés plus solidaires et soutenantes.

Concrètement, cela implique des cuisines partagées, des espaces communs, des circulations ouvertes et des modes de gouvernance participatifs. L’architecture est pensée pour créer un environnement de vie. L’un des apports les plus marquants de ces projets concerne la manière dont la sécurité y est vécue et perçue.

Dans les politiques de logement traditionnelles, on la voit souvent comme un simple problème technique : serrures, caméras, systèmes d’accès. Ces éléments sont également présents ici, mais ne jouent pas un rôle principal. Ce que les résidentes mettent en avant dans leurs discours, ce n’est pas d’abord la surveillance, mais plutôt la présence elle-même.

Une voisine remarque une absence inhabituelle. Un repas partagé après une journée difficile. Une discussion improvisée dans un espace commun. Ces gestes ordinaires produisent autre chose que du lien social. Ils instaurent une forme de sécurité basée sur l’attention mutuelle, la familiarité et la possibilité de ne pas faire face seul aux difficultés. En d’autres termes, ces environnements redéfinissent même ce que signifie la sécurité : passant d’un enjeu de contrôle et de domination à une réalité profondément relationnelle. Cette forme de sécurité relationnelle demeure largement absente des politiques de logement.

L’architecture joue ici un rôle actif. La visibilité des circulations, la porosité entre les espaces privés et communs ainsi que la diversité des lieux de rencontre favorisent la socialisation. Le bâtiment devient une infrastructure sociale, ce qui renforce les liens entre ses occupants.

Mais il y a un revers à cette promesse.

Les habitations collectives reposent souvent sur des formes de gouvernance partagée : réunions, comités et décisions communes. Cela permet, en théorie, de partager le pouvoir, mais, en pratique, cela demande beaucoup d’organisation et d’engagement émotionnel, souvent peu reconnus. Ce partage n’est pas toujours équitable. Le temps consacré à ces activités est également une ressource inégalement répartie. Certaines résidentes s’impliquent plus que d’autres, tandis que celles qui ont déjà beaucoup de responsabilités familiales ou connaissent la précarité économique ont souvent moins de possibilités de s’investir.

Des tensions apparaissent, notamment dans la répartition des tâches, les attentes concernant le vivre-ensemble ou encore les normes implicites qui régissent le groupe. La solidarité n’efface pas les différences sociales ; elle les transforme et les redistribue. Ces initiatives sont souvent présentées comme des espaces protégés, voire idéalisés. Des lieux où les femmes pourraient vivre à l’abri des violences et des inégalités. La réalité est plus nuancée. Les dynamiques de pouvoir ne disparaissent pas parce que l’espace est non mixte. Elles se déplacent, se recomposent.

Des questions fondamentales se posent : qui est incluse ? Qui ne l’est pas ? Comment sont prises en compte les expériences des femmes les plus marginalisées ? Quelle place pour les personnes trans et non binaires ? Reconnaître ces tensions ne revient pas à invalider ces initiatives. C’est, au contraire, une condition pour les comprendre. Elles permettent de rendre visibles des dimensions de la sécurité largement absentes des modèles résidentiels traditionnels.

Les habitations collectives pour femmes ne sont ni des utopies ni des solutions miracles, mais elles fonctionnent comme des laboratoires. Elles mettent en crise plusieurs postulats implicites des politiques du logement : que l’autonomie individuelle est l’objectif ultime, que le logement est une unité privée avant d’être un milieu social, et que la sécurité peut être traitée indépendamment des relations. Elles montrent autre chose : que la stabilité et la sécurité résidentielle passent aussi par des réseaux de soutien, que l’architecture et la gouvernance sont indissociables, et que l’interdépendance peut être une ressource.

Si l’on veut réellement améliorer la sécurité des femmes, il faudra déplacer le regard. Non pas abandonner l’espace public, mais reconnaître que la sécurité se joue aussi, et souvent, à l’intérieur. Cela implique de considérer le domicile comme un espace social et politique, et de promouvoir des modèles résidentiels alternatifs qui tiennent compte des enjeux de sécurité des femmes.

Tant que l’on voit le logement uniquement comme un simple contenant, on risque de rater l’essentiel. En réalité, le logement n’est pas seulement une structure, mais aussi un lieu de rencontres et de solidarité. Le logement n’organise pas seulement des unités. Il organise des relations. Et c’est peut-être là que se situe le véritable angle mort.

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