Pouvons-nous résister à l’économie de l’attention? |
À l’occasion d’une projection spéciale, la Cinémathèque québécoise présentait le mois dernier Sátántangó (une autre représentation est prévue le 30 mai prochain), une œuvre déconcertante et unique, exigeante et hypnotique. Réalisé par Béla Tarr sur une période de trois ans à l’aube des années 1990, ce film est, depuis sa sortie, nimbé d’une aura mythique : s’il a circulé dans les milieux d’initiés, rares sont les salles qui le diffusent, compte tenu de sa durée d’un peu plus de sept heures. Il tient son pouvoir de plans-séquences envoûtants, magnifiquement filmés en noir et blanc, et d’un récit sobre, qui ont pour effet de créer une atmosphère lugubre, parfois qualifiée d’apocalyptique. Bien que le film soit traversé par la mort, la destruction, la fatalité, thèmes d’une criante actualité, il me semble néanmoins que l’on n’émerge pas d’un tel spectacle miné par le pessimisme.
On a dit ailleurs — et souvent — les qualités artistiques incontestables de l’œuvre. Or, la voir engage une réflexion sur notre rapport au temps et à l’attention. Visionner un film aussi long, en salle, relève parfois de l’épreuve physique : même si la séance est entrecoupée de deux entractes (ce que Béla Tarr, semble-t-il, exécrait ; il souhaitait que le film soit vu d’un trait), les muscles se raidissent, les articulations s’ankylosent, les épaules et le dos crient leur inconfort. Force est d’admettre qu’un film d’une telle longueur constitue une aventure cinématographique des plus déstabilisantes, tant elle diffère de l’expérience effrénée du temps qui caractérise notre quotidienneté : de l’hyperconnectivité aux besoins de production toujours plus soutenus de notre société, le progrès lié à la modernité, comme le signale le sociologue allemand Hartmut Rosa, a frénétiquement accéléré nos vies.
En ce sens, s’immobiliser pendant plus de sept heures dans une salle de cinéma devient un véritable geste de résistance, si l’on admet que notre monde est désormais organisé autour d’une économie de l’attention d’autant plus avide qu’elle repose sur des méthodes extractives. Ce que cherchent les quelques géants du Web au sommet de ce modèle économique, indissociable de la présence toujours plus intrusive de technologies superflues et des écrans dans nos vies, c’est de fracturer nos capacités cognitives pour en extraire une matière première exploitable.
Capter notre attention à tout moment à l’aide d’alertes, de pourriels, de pièges à clics accentue la profitabilité du temps que l’utilisateur passe derrière un écran. Sans cesse détournée, apostrophée, dirigée, retenue, notre attention se transforme en territoire envahi de part et d’autre par la publicité, par un flux constant d’informations destiné à réduire l’utilisateur à une fonction de consommateur.
Empruntant le terme « fracking » à l’industrie gazière, le chercheur américain D. Graham Burnett s’intéresse à ce phénomène depuis quelques années, en multipliant les conférences et les travaux sur le sujet. En tant que pratique économique envahissante, cette fracturation de l’attention altère notre rapport au temps, au social, au quotidien. Pour Burnett, il est indispensable, à la veille de la révolution technique d’envergure que promet l’arrivée de systèmes d’intelligence artificielle de plus en plus performants, d’envisager des espaces, des foyers de résistance qui permettent de retrouver une expérience de la durée, de l’ennui et de l’inconfort dont peuvent se nourrir positivement la réflexion et le vivre-ensemble. De reprendre le contrôle des facultés que nous avons déléguées aux machines qui, au creux de nos poches, s’immiscent dans les moindres interstices de nos vies. De ralentir.
Comment résister à cet envahissement qui semble inéluctable ?
Il est évidemment difficile de délaisser entièrement des technologies qui font désormais partie intégrante de nos vies professionnelles, personnelles et sociales. Aussi difficile soit-il, ce que le visionnement d’un film comme Sátántangó nous enseigne, c’est de penser les espaces et les institutions de l’art — la salle de cinéma, le musée, le théâtre, le livre, etc. — comme des lieux de résistance où il est possible de s’actualiser dans une durée lente, de ne plus être assailli, ne serait-ce que pour quelques heures, par des faisceaux de signaux publicitaires.
À l’ère des films formatés pour des téléspectateurs sur leurs téléphones intelligents, il n’existe plus qu’une poignée de lieux à l’abri de l’assaut, pour la plupart menacés, sous-financés, ignorés. Mais ils sont essentiels. À notre art, à notre culture, à nos communautés. Faire l’expérience d’œuvres comme celle de Béla Tarr, dans une salle pleine, exaltée, permet en cela d’entrevoir quelque chose comme une lueur, un éclat dans le ciel obscur : une existence hors du contrôle systématique et généralisé des multinationales du Web.
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