Point de vue | Cultiver la curiosité des francophonies

Un réseau ne se décrète pas. Il se cultive. Depuis cinquante ans, les communautés francophones du pays apprennent justement à entretenir ces liens avec le Québec, parfois dans la tension, souvent dans la solidarité.

Cette histoire était au cœur d’un micro-colloque tenu récemment à l’Université de Montréal pour souligner les 50 ans de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada. Au fil du temps, ces relations ont connu des cycles politiques. Pensons aux référendums, aux luttes des communautés francophones en matière de droits linguistiques, ou encore à la modernisation de la Loi sur les langues officielles et à l’adoption de la Loi sur la langue commune et officielle du Québec, le français.

Si ces événements ont parfois contribué à fragiliser ces liens, ils ont aussi permis de les consolider. Une constante demeure : l’importance des réseaux — ces circuits culturels, institutionnels, universitaires, économiques et médiatiques qui permettent de maintenir le dialogue et de soutenir la vitalité de la francophonie d’un océan à l’autre, jusqu’au Nord. On estime aujourd’hui à plus de 10,5 millions le nombre de francophones et francophiles au pays, dont près de 2,8 millions à l’extérieur du Québec.

Le paradoxe québécois

Les francophones à l’extérieur du Québec connaissent très bien notre actualité politique, nos personnalités artistiques, les grands débats de l’espace public.

Mais l’inverse est moins vrai. C’est sans doute l’une des limites de notre regard sur la francophonie canadienne.

Parmi les éléments permettant d’expliquer cette réalité figurent sans contredit les médias. À cet égard, notre radiodiffuseur public national joue un rôle de premier plan dans l’épanouissement des communautés francophones en milieu minoritaire. D’une part comme source d’information, mais aussi comme vecteur de rayonnement pour ces communautés à l’antenne nationale.

Il est vrai que la décision du diffuseur public de conclure une entente avec le géant américain Prime Video (Amazon) pour la distribution numérique de la chaîne d’information en continu ICI RDI afin de joindre de nouveaux publics suscite de nombreuses et vives réactions, mais une chose demeure : l’importance pour le diffuseur public de refléter les différentes réalités régionales à l’antenne nationale.

Le défi consiste à conjuguer proximité avec le public québécois — qui constitue la très (très) grande majorité de l’auditoire francophone — et couverture véritablement pancanadienne. L’intégration de collaborateurs régionaux dans les émissions nationales d’ICI Première en offre un exemple : en donnant davantage de place aux réalités hors Québec, on contribue à éveiller l’intérêt des auditeurs pour ces perspectives.

Unis TV, du groupe TV5 Québec Canada, a également ce mandat essentiel de faire connaître la diversité et la vitalité de la francophonie canadienne, en proposant des émissions originales tournées aux quatre coins du pays et contribuant, par le fait même, au développement de la relève audiovisuelle en français. Mais les médias ne sont pas les seuls vecteurs de ces liens. Au fil des décennies, le Québec s’est aussi doté d’institutions pour entretenir et développer ces relations.

Pensons notamment au Centre de la francophonie des Amériques, créé en 2008 pour rapprocher les francophones et francophiles du continent (du Québec à la Colombie-Britannique, en passant par le Mexique et le Brésil) et favoriser la circulation des idées, des cultures et des talents. Le Centre propose également la Bibliothèque des Amériques, formidable initiative qui permet d’avoir accès gratuitement à un catalogue de plus de 20 000 livres numériques.

Ces outils importants, qui gagneraient à être mieux connus, rappellent que la francophonie constitue aussi un levier de diplomatie culturelle et de rayonnement international.

Tendre l’oreille et regarder plus loin

Dans ce contexte, la perspective d’un Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie à Ottawa-Gatineau en 2028 représente un moment stratégique qu’il nous faut saisir absolument. Si cette candidature se confirme, ce rendez-vous ne devra pas être qu’un événement diplomatique. Il pourrait devenir un grand projet structurant : l’occasion de montrer au monde toute la vitalité du Québec et des francophonies canadiennes, et de renforcer les réseaux qui les relient. Mais pour ce faire, il faudra plus qu’une intention : il faudra un véritable plan d’action.

Le Québec pourrait — et devrait — y jouer un rôle moteur, comme catalyseur d’un réseau francophone vivant, ici au pays comme au sein de l’espace international. Montréal peut également jouer un rôle déterminant. Métropole francophone des Amériques, elle doit prendre toute sa place et embrasser cette vocation de carrefour. Active au sein de l’Association des maires des villes francophones et membre de plusieurs réseaux internationaux, la ville gagnerait à déployer une véritable stratégie de diplomatie municipale. Culture, économie, éducation, recherche : les pistes de collaboration sont nombreuses.

Le prochain Sommet de la Francophonie pourrait ainsi devenir le moment de réaffirmer ce rôle de plaque tournante. Depuis cinquante ans, les francophonies canadiennes ont appris à se parler et à se soutenir. Le prochain défi : celui de cultiver la curiosité. Curiosité pour les voix, les cultures et les expériences francophones qui existent partout au pays. Et au-delà.

Le 22 mars prochain, après la Journée internationale de la Francophonie, le Québec soulignera la Journée québécoise de la francophonie canadienne, une initiative adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale il y a quelques années, mais encore bien peu connue du grand public. Une invitation, peut-être, à tendre l’oreille et à regarder un peu plus loin.

Car un réseau ne vit que s’il est animé et véritablement nourri.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.


© Le Devoir