S’échouer |
Savoir renoncer — et s’en remettre, surtout. Trouver le juste effacement derrière cette traction du vivant qui, parfois, impose à nos pas une direction qui n’a soudainement plus rien à voir avec celle qu’on voulait tant lui dicter.
S’échouer, en nous-mêmes ou sur la plage de nos objectifs. Admettre que nous nous sommes trompés, que nous avons mal évalué l’ampleur de la tâche ou ce qu’elle exigerait de nous ou alors que ce qui était investi de tant d’énergie a soudain l’allure d’une chose morte, que nous traînons péniblement sur nos épaules courbées.
Savoir lire sous les maux du corps qui disent quelque chose comme « ce n’est plus là que pulse la vie pour moi ».
Marquer le petit pas de côté face aux dominances culturelles qui embrassent notre société à pleine bouche, avec tant de vigueur qu’elle a à peine l’espace suffisant nécessaire pour, de temps en temps, respirer.
Accepter de faire partie des perdants, des lâcheurs, de ceux qui ne ramèneront ni médaille, ni bourse, ni fierté nationale, familiale, personnelle.
S’asseoir devant le miroir, ou la mer, si nous sommes chanceux, et laisser monter en nous les mots qui savent.
Il m’arrive souvent de penser que la psychothérapie devrait s’inspirer davantage de la mer, de ses lois. De la tempête qui renverse nos « pourtant-si-insubmersibles-embarcations », jusqu’aux magnifiques marais salants, qui laissent le temps aux choses de se différencier afin que le paludier récolte, avec toute la délicatesse du monde, la fleur de sel qui se sera constellée à la surface, il y a, il me semble, tout ce qu’il nous faut pour comprendre la vie dans le champ lexical océanique. S’il est vrai que les racistes n’ont jamais vu la mer, beaucoup de gens la regardent sans la regarder vraiment, elle qui, pourtant, nous rassoit souvent sur nos ambitions de la posséder, de la comprendre, de la dominer. En phase avec les folies de notre époque, on a plutôt tendance à la voir comme une aire de jeu supplémentaire, une manne pour nos besoins infinis de croissance, une occasion de dire encore quelque chose comme « il n’y a d’humain que ce qui sait maîtriser le vivant ».
Et pourtant, il me semble que la mer m’enseigne tout, depuis ma naissance. Ainsi, même si je ne la voyais que lorsque je venais visiter mes grands-parents, dans une Bretagne qui sait protéger son littoral, elle m’habitait à l’année, comme une réminiscence douce, comme un rappel d’une empreinte placentaire en moi, imposant le respect, celui face aux origines, celui face à la suite aussi. Je conçois aussi mille et une choses de mon métier avec le monde insondable qui se tient juste au-dessous du niveau où nous avons l’habitude de lire et de parler des « choses importantes ». J’ai une écoute océanique, peut-être, comme beaucoup de psys, peut-être plus des psys femmes ou des psys avec cette sensibilité qui leur permettrait de ne pas trop s’encombrer de ce qui se calcule, se classe, se comprend uniquement par la tête.
Il s’agit même, parfois, d’accepter de me retrouver un peu baignée dans la même eau que l’autre, reprenant l’image de l’analyste Mario Jacoby, sur les questions de transfert. Évidemment, l’idée d’une dilution des mondes, d’un effacement des frontières, d’une forme de capacité à éprouver quelque chose qui se rapprocherait beaucoup de l’intériorité de l’autre effraie, parce qu’il devient difficile de départager quoi est à qui, d’abord, mais aussi parce que vivre une vie adulte, c’est précisément renoncer à ces états où l’on se disparaît dans l’autre. Mais il faut bien, pour se séparer, d’abord goûter à cette dissolution de soi, dans une mer qui nous submergerait entièrement.
Les images de la goutte d’eau dans l’océan, du grain de sable sur la plage, apparaissent alors comme autant de manières de dire que nous sommes si peu, finalement, tout emplis de nos postures, de notre verbe, de nos si grands besoins de dire « Je » devant chaque phrase.
Chaque fois que j’ai l’occasion de la voir, la mer, celle du pays de ma mère, inamicale, hostile et magnifique à la fois, violente et douce selon ses humeurs à elle, chaque fois, elle me nettoie « du dedans », comme écrivait Marie Uguay. Elle me permet de passer par tous ses états, sa tempête qui renverse mon embarcation insubmersible, jusqu’à ses marais salants qui m’aident à trier ce qui devra être conservé pour le reste de ma route.
J’ai quitté mon doctorat, abandonné ma thèse et renoncé à achever ce qui, pourtant, était si bien commencé, quelque part sur la route entre Saint-Malo et Guérande, acceptant ce qui s’imposait comme une suite à mes jours. Je l’ai lancée dans le vent, ma thèse à jamais inachevée, avec toutes ses heures cumulées à compiler ce qui, de plus en plus, prenait les allures d’un entêtement. Je venais de « ne pas gagner » un prix littéraire pour lequel j’étais finaliste, et je me trouvais soudain devant une évidence, celle de mon désir, qui disait que, peu importent les prix, peu importe la reconnaissance, peu importe la suite, je ne voulais qu’une chose : soigner et écrire, comme le dit si merveilleusement bien Ouanessa Younsi.
Nous avons chacun, loin au creux de notre océan interne, notre petite énigme personnelle qui nous habite, et qui, par moments, se voile sous des élans qui, s’ils étaient sincères pour un temps de nos vies, deviennent soudain désincarnés, dépouillés de leur énergie vitale, ne subsistant qu’avec les maigres nourritures narcissiques que le triomphe procure parfois. Il s’agissait d’essayer, puis de suivre, sans compromis, par la suite, la traque du vivant, de ce que Lacan appelait « le désir ». Elle est allée se fracasser, ma thèse inachevée, contre les rochers de la côte de granit rose, et je suis repartie légère, animée par ce tout petit bagage qu’il me fallait pour vivre. Il a fallu dire les choses aux personnes qui nous avaient soutenus, assumer la déception dans leur cœur et nous aimer quand même dans l’échouement, là où nous avons tant besoin d’être aimés, tout un chacun.
La clinique m’a si souvent permis de me tenir là, sur le rebord de l’océan, à regarder des naufrages, certes, mais aussi ces retournements magnifiques, alors que, pour traquer le vivant, la personne acceptait de jeter par-dessus bord tout ce qui ne serait plus utile à la suite de son voyage.
Il est parfois si difficile d’entendre ce qui, pourtant, nous est dit, du fond de nos océans internes, à travers nos sonars, nos lecteurs qui captent tout de ce qui se prépare. On a alors besoin d’un ami, d’un psy, de sœurs, d’événements qui nous indiquent la voie, de symptômes ou alors d’une rencontre avec ce qui, pour nous, représente cet « océan plus grand que soi », pour entendre ce qui, en nous, réclame les renoncements nécessaires.
Et avec tout ce temps dégagé au large de ma vie, je relance les appels aux récits, avec, à nouveau, ce souhait de vous lire, et, surtout, de vous répondre.
Racontez-moi vos échecs, vos renoncements, vos histoires de naufrages à nplaat@ledevoir.com.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.