Mémoire morte
J’aime les choses mortes. Oui, oui, je les collectionne. Je leur consacre des tonnes et des tonnes de mots d’amour, les classe dans les innombrables chambres de mes musées intérieurs et leur voue une forme de dévotion indéfectible, renouvelable. Jamais lasse de les retrouver, je sais honorer cette manière précise dont elles ont façonné mon rapport au monde.
Parmi mes choses mortes préférées, il y a tous mes matins d’enfance, ou presque, enfin ceux qui se jouaient sur une tonalité calme, saisie par le plus grand des sentiments de sécurité, quand la maisonnée dormait encore et qu’il n’y avait que moi dans l’immensité d’une demeure qui me couvait, qui m’aimait. Il y a aussi, bien sûr, chacun de mes amours, classés non pas par ordre d’importance, mais par champ lexical. Ici le grand qui chavire tout. Là celui avec lequel on apprend la douceur. Ici celui avec qui l’humilité nous arrive, nous rassoit, nous calme. Puis celui avec qui on dépose du vrai, du concret, du lourd, du « pour la vie ». Plus loin, ces amitiés qui m’ont tenue, alors que je ne tenais plus très bien moi-même. Tout au fond, un peu comme ce qui risque de rejouer en boucle en moi dans ce cinéma intérieur de la fin de ma vie, les naissances de mes enfants, ces moments où je suis presque morte, mais où, au bout, j’étais non seulement vivante, mais avec un surplus de vie déposé sur mon ventre.
Ma grand-mère, quelques mois avant qu’elle meure d’un sale virus qui nous aura pris tant de nos porteurs de mémoire, m’avait dit : « Tu sais, ma chérie, tout ce qui te reste à la fin, c’est l’enfance. » Alors je ne sais pas si vraiment, à la toute fin, je penserai à la mienne ou à celle de mes enfants, mais, quoi qu’il en soit, elle me plaît bien cette idée du retour à cet état d’avant l’âge adulte. Parce que j’aime les choses........
