Liberté, égalité, sororité*
Parmi les choses qui me touchent le plus au monde, il y a assurément celles qui sont bien enfouies au creux de nos intériorités, souvent mal comprises au-dehors, et qui ont cette tendance à nous échapper dès qu’on les expose à la lumière du jour. En y pensant bien, je crois que ce sont mes choses préférées de la vie, dans lesquelles je risque bien de me lover jusqu’à cette ultime seconde, juste avant de mourir. L’eau, les rêves, l’inconscient, les poèmes, les visages des personnes aimées depuis toujours et pour toujours, puis, elle aussi, cette chose aux contours insaisissables, et au pouvoir immense : la sororité.
Elle agit souvent en secret, par la transmission de messages codés que nous nous passons de mère en fille, de sœur en sœur, d’amie en amie, dans la chaîne formée de nos résistances. Elle a le pouvoir de détruire pour de bon les murs qui s’érigent entre nous, quand on se prend à jouer dans le grand théâtre remâché des rivalités féminines, lui qu’on aime tant nous présenter comme la preuve ultime du pouvoir destructeur des femmes. On crie alors : « Ha ! » pour dire : « Mais vous voyez bien que les femmes aussi sont capables du pire ! » Le pire, alors, on s’entêtera à plutôt ne pas le voir du côté de ce qui tue, pour une septième fois déjà, ici, et seulement depuis le début de cette année.
On aimera mieux citer les quelques contre-exemples où des femmes (ou des femmes trans) ont tué, où des femmes ont joué du coude, où elles ont été mesquines, toxiques ou malicieuses. Ce sera peut-être rassurant ? On pourra continuer de ne rien changer ou, mieux encore, on se mettra à regretter le temps d’avant, alors qu’il était si aisé de classer les gens selon leur genre, avant de dessiner sur le sol à leurs pieds un petit carré en leur disant : « Voici ton espace et surtout, veille à ne pas en sortir. »
Je ne sais pas, mais, devant ces discours, moi, j’ai plutôt envie de relire une Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs, qui nous dit : « Sororité, un mot fossilisé, de la roche, un petit caillou, une boule végétale, mais si sèche, des syllabes qui sonnent étrangères et parfaitement inanimées. Sororité, le mot dort sous terre, on le croit mort, il va se réveiller. »
Oui, parce que, chaque fois qu’on laisse l’histoire se dérouler suffisamment longtemps, le temps qu’il faut parfois aux femmes pour se relier profondément entre elles, il y a le risque, ce vrai grand risque d’un retournement complet des mondes, que celui du dessous, qu’on avait gardé chacune en nous-même, isolément les unes des autres, comme un secret recouvert d’un certain sentiment d’illégitimité, remonte à la surface et fasse apparaître une réelle émancipation de tous les carcans qui enserrent encore trop notre genre.
Elle m’a fait pleurer toutes les premières fois où je l’ai reconnue, la sororité : dans la main tendue de cette amie que j’avais pourtant blessée, dans ce cercle composé de femmes qui aidaient les autres à mettre leurs enfants au monde, dans les mains tendues de ces amazones-sœurs qui reconnaissaient sur leur corps des cicatrices semblables aux miennes, dans les messages de soutien lancés vers moi, tandis que je me tenais debout, au beau milieu d’une pluie d’attaques.
Chaque fois, on avait prononcé à mon endroit des mots simples, si simples, tels que : « Je suis avec toi », « Je comprends », « Je te vois » ou « Je te crois ».
J’ai cru mourir de honte ces fois où je l’ai échappée, la sororité, aveuglée par ce désir inconscient de devenir et de rester la Schtroumpfette du village, selon la si juste expression de Nelly Arcan. Elle aurait eu 53 ans jeudi dernier, Nelly, si elle n’était pas allée rejoindre toutes ces autres femmes absolument brillantes, sacrifiées à l’autel d’une époque qui ne savait pas les contenir.
Oui, j’ai honte de le dire, mais il m’est arrivé de l’oublier, ces quelques fois où j’ai craint de ne pas atteindre les paliers imaginés d’une ascension où, tout au haut de la pyramide, selon le bon vieux mythe millénaire, il y aurait des hommes, des hommes et encore des hommes reliés entre eux par la fraternité et une femme, une seule, qui serait leur élue.
Puis, il y a eu tous nos mouvements, toutes ces fois où, ensemble, que nous soyons semblables ou différentes, nous avons crié, pleuré, tempêté, déboulonné, consolé, écrit et déferlé, fort, qu’on nous entende enfin.
À la surface du monde, on se sera mis à parler de nous en termes océaniques : « vagues », « déferlantes », « remous », « houle » et autre « ressac », évidemment. On aura cette tendance à insister sur le terme « ressac », d’ailleurs, comme si on cherchait encore à culpabiliser les vagues, au lieu de s’attarder à comprendre ce qui les aura empêchées d’aller au bout de leur mouvement.
On aura aussi cette autre tendance qui consiste à penser les femmes et les personnes non binaires à la tête de ces mouvements par le prisme d’une normalité constituée à partir de principes qui n’incluent pas facilement les rythmes, les matières et les éléments qui sont les leurs, simplement. Alors, pleuvront les diagnostics et autres sentences qui, de siècle en siècle, traverseront des manuels — qu’ils soient psychiatriques ou législatifs — rédigés par des hommes ou par des chercheurs collés au moule patriarcal. On aura ainsi, de tout temps, veillé à bien tracer la ligne entre le sain et le malsain, en gardant toujours du mauvais côté ce qui se révélait menaçant pour l’ordre établi. De sorcières à hystériques, en aboutissant aux trois petites lettres si contemporaines (TPL), on aura toujours cherché à minorer la parole des femmes, à penser pour elles, à cartographier leur monde intérieur avec des outils langagiers créés, manipulés et appliqués dans une logique masculine.
La sororité la plus puissante est néanmoins celle qui survit à tout, unissant entre elles des femmes qui ne se ressemblent pas, qui ne partagent pas les mêmes privilèges, qui ne vivent pas le monde de la même manière et qui ne sont pas engagées dans les mêmes luttes au quotidien. Elle revêt alors sa vraie potentialité de transformation. Pour la Journée internationale des droits des femmes et en résonance avec l’actualité québécoise des dernières semaines, j’ai envie d’offrir à mes sœurs une série de ces mots simples. À celles qui ont perdu leur emploi parce qu’elles portaient un voile, à ces autres qui ont dû expliquer à nouveau qu’il ne fallait pas légiférer sur l’avortement, et à celles qui, même après que la Cour suprême a tranché, se sont fait menacer de ne pas avoir de place en garderie parce qu’il serait plutôt « temps de prioriser les Québécois ». À elles, et à toutes mes autres sœurs qui, encore, se sont fait placer de l’autre côté de cette ligne qui exclut, à chacune d’elles, je dis : « je suis avec toi », « je comprends » , « je te crois », « je te vois ».
* Le titre de cette chronique est librement inspiré de celui retenu pour l’introduction à l’édition française du Boys club de Martine Delvaux en 2021.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
