Les chutes lentes |
Ils disent presque tous la même chose. C’est ce qui me frappe. Peu importent les visages que j’ai devant moi, le local où on me reçoit, la demande précise qu’on m’a faite ce jour-là, je récolte presque toujours les mêmes mots, à quelques variations près, si infimes qu’elles ne sont même pas notables. Ma question de départ, quand je vais à leur rencontre, est toujours la même, fort simple : « Qu’est-ce qui vous fait vivre le plus de souffrance dans le cadre de votre travail ? »
Et alors, toujours, peu importe le nom qu’ils donnent à leurs « bénéficiaires », « apprenants », « personnes atteintes », « personnes désaffiliées », « participants » ou autres « aidés » — ce n’est jamais le mot « client » déjà —, ce ne sont jamais elles, ces personnes à qui ils viennent en aide chaque jour, qu’ils tiennent pour responsables de ce qui les fait souffrir dans leur travail.
Je les invite à la mettre en mots, cette souffrance, dans ce tour de parole qui a souvent cette tendance à excéder le temps qui lui était imparti, tellement il y en a à dire. Non, tous, ils parlent d’abord et avant tout de nos systèmes. « Violents », « déshumanisés », « absurdes », « désabusés », « rigides », « brisés » sont les mots qu’ils ont le plus souvent en bouche pour parler de ce que sont devenus nos systèmes de prise en soin des humains qui composent notre société, dans ces moments ou leurs configurations de vie ne sont pas favorables.
C’est d’un effondrement accéléré de nos immenses structures institutionnelles qu’ils me parlent tous, quand ils essaient de déposer du sens autour de décisions qui n’en ont pas, simplement, ou qui ne font que répondre à un seul impératif : celui de l’autoprotection du système en lui-même, et non des personnes qui le composent, d’abord et encore moins des personnes à qui ils devraient répondre. Certains d’entre eux, certaines surtout, sont des vétérans, là depuis plus de 30 ans, à œuvrer, chaque jour, à réparer les vivants, à organiser autour d’eux de ces petites choses qui rendent leur existence digne, supportable, seulement possible parfois.
Les gens du milieu du communautaire connaissent nos institutions, souvent bien mieux que tous ceux qui travaillent en leur sein, parce qu’ils occupent ce tout petit espace juste à côté, le lieu précis où elles ne se rendent pas, les institutions, dans tous les « trous » de service, les « craques » et autres fossés qui avalent de plus en plus de nos contemporains. Ils savent bien que plus nous sommes près du vulnérable, plus elles sont dans le chemin, les institutions, soit comme les lieux de ravitaillement qu’elles devraient être, soit, trop souvent, comme des obstacles qui s’ajoutent à nos épreuves.
Et ce qui me frappe, c’est combien elle semble révolue, dans leur discours, cette époque où les institutions, sans être parfaites, savaient néanmoins faire preuve d’une flexibilité minimale lorsqu’il s’agissait de tendre la main à des personnes souffrantes. La rigidification des accès, le désengagement de plus en plus justifié face à ce qui nous échappe, nous effraie, nous rend impuissants, semble une option de plus en plus facile à prendre, en phase avec les rigidifications des discours politiques actuels. Il s’agit malheureusement souvent de faire ses preuves, quand on souffre, du fait qu’on est bien, oui, le bon patient, « la bonne pauvre », le bon immigrant, pour espérer recevoir ce qui, à la base, devrait être gratuit, universel et simplement digne d’une société qui se perçoit comme étant humaniste.
Plus je les écoute, mes amis du communautaire, plus ils me parlent d’une colère sourde qui les rend amers, épuisés, « à boutte », comme le slogan de leur mobilisation actuelle. À la base, pourtant, ce sont souvent non seulement des gens dotés d’un dynamisme à tout casser, mais parmi les personnes les plus engagées à faire de ce monde un endroit habitable pour le plus grand nombre que je connaisse.
Placer la personne au cœur de leur mission, pour eux, ce n’est pas seulement un slogan désincarné dans une politique d’établissement qui viderait le mot de sa substance, avant de le mettre en gros lettrages sur des dépliants que personne ne lirait. Pour eux, c’est une réalité, qu’ils embrassent avec cette radicalité dans l’engagement qui ferait la leçon à bien des professionnels de la santé qui se targuent d’être empathiques, alors qu’ils ne le sont qu’à condition que le divan sur lequel ils s’assoient soit confortable, que les lumières soient bien tamisées et que la souffrance qui se trouve sur la chaise d’en face ne soit ni trop importante ni trop multifactorielle. Et facturable, surtout.
Les conditions dans lesquelles œuvrent les gens du communautaire sont souvent non enviables, du simple fait qu’ils ont ce rapport aux choses qui les amènent à être sur le terrain, au plus près de ce qui s’y vit, sans abstraction, sans possibilité de transformer une personne en statistique, en phénomène médiatique ou autres données récupérées idéologiquement. Leur terrain à eux, c’est précisément celui de la marge, ces entre-lieux, où rarement le mot vie tient tout seul, bien plus souvent précédé du préfixe « sur ». Mais ce n’est pas ce qui les fait souffrir, non.
Ce qui les fait souffrir, c’est d’assister, impuissants, à de plus en plus de chutes qui auraient pu être évitées, ralenties, ou du moins amorties, par cette chose qu’on appelle le tissu social, le filet — le trampoline quand on est optimiste. Si tout le monde sait, depuis Mylène Farmer, que plus on tombe de haut, plus les chutes se doivent d’être lentes, j’ajouterais, avec mes amis du communautaire, que les chutes doivent être accueillies avec des matériaux qui ne revêtent pas que le dur de nos asphaltes, nos prisons, nos « ruptures de services » et autres réponses coercitives à ce qui souffre.
Voir les gens tomber, ils y sont habitués. Mais les voir se faire jeter de plus en plus vite, du haut de nos structures de plus en plus désincarnées, éloignées du réel, portées par des idéaux qui excluent de plus en plus de gens, ça, ça les tue, à petit feu, jusqu’à ce qu’ils disent aussi quelque chose comme « soutenez-nous, parce que, nous aussi, on tombe ».
Je suis avec elles et avec eux, avec rien d’autre que ma solidarité réelle et pleine, en les remerciant de tenir ce qui reste de doux, d’humain, de décent, dans nos sociétés qui se fragmentent.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.