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De simples accidents

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19.01.2026

C’était la pleine lune. Nous étions au début de cet hiver, dans une de ces nuits qui nous font radicalement basculer dans le froid total du pays, le vrai, celui qui a tendance à tuer tout ce qui est trop vulnérable pour notre monde ; les personnes en situation d’itinérance, les courageux migrants, et tout ce vivant qu’on abandonne ainsi à son sort, en toute impunité, dans la plus grande absence de responsabilité.

Je venais de dire à voix haute, comme pour taquiner doucement la vie, assumant une forme d’ésotérisme ludique, « Qu’as-tu pour moi, pleine lune ? », quand il a surgi à ma droite, venant se fracasser les pattes sur ce qui se briserait aussi — pare-chocs, capot et autres plastiques sans importance. Il était jeune, « comme un faon dans l’aurore », trop jeune pour que le choc le tue, mais pas trop jeune pour mourir, non.

La vie place parfois sur notre chemin une série d’événements qui, bien qu’ils ne soient pas liés les uns aux autres, paraissent appartenir à un récit qui nous dépasse, ce qui crée un vaste réseau de sens, comme si toute notre histoire, avec son origine, ses rebondissements et son dénouement, tenait soudain dans la même seconde.

Parce que ce soir-là, celui du début du vrai hiver, celui qui nous enserre encore à ce jour, je faisais la rencontre de ce jeune chevreuil, probablement né du printemps dernier, brisé par ma voiture, au milieu d’une route de campagne, avec l’impression forte que cet événement ressemblait à la vie en trop de points.

La violence du monde, sa cruauté, son incohérence m’apparaissaient contenues dans le corps de cet animal qui plantait son grand regard si doux, presque suppliant dans le mien, avec une proximité qu’on ne vit que trop rarement avec le vrai sauvage. Je n’arrivais pas à le laisser mourir là, seul, à me déresponsabiliser de........

© Le Devoir