Le rouge délavé

À l’issue d’une course, un appel à l’unité des troupes est une figure imposée pour le chef sortant, mais celui que le premier ministre François Legault a lancé dimanche, à Drummondville, tenait presque de la supplication.

Il savait parfaitement que son parti était une construction fragile. Les deux aspirants à sa succession incarnaient de façon presque caricaturale les tendances opposées que lui-même a su faire cohabiter. M. Legault ne voulait pas devenir l’enjeu de la prochaine élection, mais il n’en constituait pas moins un indispensable ciment.

Même avec une déception bien affichée, Bernard Drainville a démontré dans le passé un pragmatisme qui ne laissait aucun doute sur son ralliement. Rien n’assure toutefois que ses partisans, qui ont réellement cru qu’il pourrait causer la surprise, vont l’imiter.

Certains semblaient proprement atterrés. À leurs yeux, Christine Fréchette n’est qu’une rouge délavée qui ne détonnerait pas au Parti libéral du Québec (PLQ). Si M. Legault était tout autant obsédé par la création de la richesse, la défense de l’identité québécoise avait finalement pris une place aussi importante dans ses discours. Elle occupait à peine le quart de celui que la nouvelle première ministre a prononcé dimanche. À peu de chose près, M. Milliard aurait pu livrer le même.

Le Parti québécois (PQ) et le Parti conservateur du Québec ont immédiatement flairé l’aubaine et entrepris de courtiser les nationalistes qui auraient l’impression de se retrouver orphelins. Comme si elle cherchait précisément à les renforcer dans ce sentiment de dépossession, la porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, s’est réjouie que l’élection de Mme Fréchette mette fin à la « surenchère identitaire » entre le PQ et la Coalition avenir Québec (CAQ).

Même si l’écart entre les deux candidats a nettement diminué par rapport à ce qu’il semblait être au départ, la CAQ a évité le psychodrame qu’aurait causé un résultat semblable à celui du référendum de 1995.

Sur le plan des chiffres, la victoire de Mme Fréchette, qui l’a emporté par la marge de 16 points, se compare avantageusement à celles de Pablo Rodriguez sur Charles Milliard en juin 2025 (5 points) ou de Paul St-Pierre Plamondon sur Sylvain Gaudreault, au troisième tour, en 2020 (12 points).

Au PLQ comme au PQ, le nouveau chef avait du pain sur la planche, mais la situation ne présentait pas le même degré d’urgence. Dire que la nouvelle première ministre n’aura pas le droit à l’erreur serait un euphémisme.

Premier test, la composition du Conseil des ministres est toujours un casse-tête, mais la nécessité de réparer les pots cassés durant la course ajoute encore à la difficulté. La quarantaine de ministres et de députés qui ont appuyé Mme Fréchette misent tout naturellement sur sa reconnaissance, mais que faire de ceux qui se sont rangés dans l’autre camp ?

Mieux vaut tard que jamais, Bernard Drainville aura sans doute droit au ministère à vocation économique qu’il espère depuis son entrée en politique, même s’il aura à peine le temps de défaire ses boîtes.

Le cas de Simon Jolin-Barrette est particulièrement délicat. Il incarne au moins autant que M. Drainville l’aile identitaire de la CAQ que la nouvelle première ministre doit amadouer. Conservera-t-il la Justice et son poste de leader parlementaire, même si la nouvelle première ministre n’entend pas forcer l’adoption de son projet de constitution ?

François Bonnardel, que M. Legault avait exclu du Conseil des ministres dans la foulée du fiasco de SAAQclic, avait causé une surprise en se rangeant dans le camp de Mme Fréchette. Son retour au cabinet serait certainement bien vu des anciens adéquistes. Le problème est qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde, même si la nouvelle cheffe s’est bien gardée de fixer un nombre maximum de ministres, que son adversaire entendait limiter à vingt.

Mme Fréchette a présenté sa victoire comme « le début d’un vent nouveau », mais on ne le sentait pas souffler très fort à Drummondville. Elle-même donnait l’impression de ne pas vouloir créer trop d’attentes.

À l’image de celle qu’ils ont élue, les membres de la CAQ ont fait un choix rationnel. Le récent sondage Léger a simplement chiffré ce qu’ils avaient sans doute constaté dans leur entourage : aucun des deux candidats ne pourrait maintenir leur parti au pouvoir, mais l’une des options offrait une meilleure chance de survie.

Avec les 8 % d’intention de vote dont Léger créditait la CAQ sous la gouverne de Bernard Drainville, c’était la disparition presque assurée, alors que les 18 % qu’elle pourrait récolter avec Christine Fréchette offraient une chance de préserver l’avenir.

Il est vrai que la nouvelle cheffe semble plus susceptible de plaire aux électeurs libéraux, alors que son rival n’aurait pas arraché de voix au PQ. Qu’il s’agisse du rouge ou du bleu, les couleurs délavées finissent toutefois par avoir moins d’attrait.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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