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Le bonheur et l’occasion

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20.03.2026

On sait depuis longtemps que l’argent ne fait pas le bonheur. Si c’était le cas, le Luxembourg, Singapour et l’Irlande, dont les PIB par habitant sont les plus élevés au monde, seraient aussi les pays les plus heureux. Or, le Rapport mondial sur le bonheur 2026 les classe respectivement 9e, 36e et 13e.

D’année en année, le Canada, que Jean Chrétien qualifiait de « plus-meilleur-pays-au-monde », ne cesse de dégringoler au palmarès : 5e en 2015 et 11e en 2020, il est désormais 25e — derrière des pays qu’on n’associe pas spontanément à des oasis de bonheur, comme le Mexique, le Kosovo ou l’Arabie saoudite. Si le Québec était un pays, il serait 5e, à égalité avec la Suède ; le Canada chuterait alors au 35e rang.

Le premier ministre Legault ne cesse de répéter que sa plus grande fierté est d’avoir réduit l’écart de richesse avec l’Ontario, mais l’argent ne semble pas un gage de bonheur, ici comme ailleurs. Les provinces pétrolières du Canada, l’Alberta et la Saskatchewan, ont le PIB par habitant le plus élevé. Elles sont suivies de la Colombie-Britannique, de Terre-Neuve-et-Labrador et de l’Ontario. Sur le plan de l’argent, le Québec arrive donc au sixième rang et se situe sous la moyenne canadienne.

Un sondage Léger effectué l’an dernier est arrivé aux mêmes conclusions que le rapport mondial publié jeudi, en détaillant davantage l’état du bonheur au sein de la fédération canadienne. Malgré une prospérité moindre, c’était au Québec qu’on était le plus heureux, et de loin. La richissime Alberta se classait au sixième rang ; l’Ontario, au huitième. Le Nouveau-Brunswick, dernier pour le PIB par habitant, arrivait pourtant en deuxième place sur l’échelle du bonheur. Dans toutes les autres provinces du pays, les Canadiens s’estimaient malheureux dans une proportion de 35 % ou plus, alors que seuls 26 % des Québécois croyaient l’être.

Chacun a, bien entendu, sa propre conception du bonheur. La question posée par Léger se voulait globale : « Sur une échelle de 1 à 10, comment évaluez-vous votre niveau de bonheur, toutes choses considérées ? »

Des esprits chagrins pourraient suggérer qu’une mentalité du « né pour un petit pain » rend les Québécois moins exigeants et réduit leur désir d’améliorer leur situation et leur productivité. À moins qu’ils aient mieux compris que le reste des Canadiens que la recherche du confort matériel peut aussi être une source de frustration ?

Quoi qu’il en soit, le Rapport mondial sur le bonheur 2026 utilise un indice composé de divers indicateurs. Outre le PIB par habitant, il prend en compte le soutien social, l’espérance de vie en bonne santé et la liberté dans les choix de vie de l’individu, ainsi que la générosité et le niveau de corruption perçus.

De toute évidence, la satisfaction envers le gouvernement ne constitue pas un facteur. Le Québec est le plus heureux, bien que son premier ministre soit de loin le plus impopulaire au pays. Inversement, Wab Kinew est le plus estimé par ses commettants, mais le Manitoba est l’avant-dernière province sur l’échelle du bonheur de Léger.

En 1776, le droit à « la recherche du bonheur » a été inscrit dans la déclaration d’indépendance des États-Unis, même si le présent gouvernement de ce pays semble plutôt chercher à le bafouer. Et malgré les turpitudes de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, le Canada se retrouve aujourd’hui deux rangs derrière son voisin du Sud sur l’échelle mondiale. C’est à se demander pourquoi les Québécois s’entêtent à rester dans un pays dont les habitants sont aussi malheureux.

Le comportement agressif de Donald Trump a créé une insécurité qui a eu pour effet de raviver temporairement un attachement qui, malgré la baisse de popularité de la souveraineté, tenait plus de l’habitude que de l’affection. Cela pourrait compromettre l’échéancier référendaire du Parti québécois, sinon son élection, mais cette poussée n’effacera pas le désamour croissant des dernières décennies.

Dans un essai paru récemment sous le titre Une nation normale, le président d’une firme de marketing de Toronto, Éric Blais, explique « comment la gravité émotionnelle qui tenait autrefois le Canada ensemble s’est affaiblie » au Québec, mais aussi ailleurs. Ainsi, l’option indépendantiste pourrait de plus en plus apparaître comme un geste s’inscrivant dans la continuité plutôt que comme une rupture.

Alors qu’un Pierre Poilievre parle déjà d’un « Canada brisé » et que l’Alberta envisage la tenue d’un référendum sur la souveraineté, personne ne s’attend à un nouveau love-in s’il s’en tient un troisième au Québec. « La négativité des leaders fédéraux. L’aliénation régionale. L’affaiblissement de l’attachement. Un pays plus prompt à se critiquer qu’à se défendre. Rien de tout cela ne garantit un résultat, mais cela change l’atmosphère. Et l’atmosphère compte. Surtout dans un référendum. Surtout, quand les marges sont minces », écrit M. Blais.

Il aurait pu ajouter : surtout quand les uns et les autres ne semblent pas rechercher le même bonheur.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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