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L’occasion fait le larron

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13.03.2026

N’eût été le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Mark Carney ne se serait sans doute pas lancé en politique, même s’il avait laissé fantasmer ceux qui le voyaient dans leur soupe depuis des années. Il est la parfaite illustration du proverbe voulant que l’occasion fasse le larron. La bonne personne s’est retrouvée au bon endroit au bon moment.

Alors que la victoire des conservateurs de Pierre Poilievre semblait pratiquement assurée, un homme aussi manifestement peu friand de la joute parlementaire n’aurait pas sacrifié une situation aussi confortable et lucrative que la sienne dans le jet-set international de la finance pour jouer pendant des années le rôle ingrat de chef de l’opposition officielle à la Chambre des communes.

Le propre de la conjoncture est d’être temporaire. C’est précisément pourquoi il faut savoir en profiter, et M. Carney l’a fait d’une manière qui force l’admiration. À défaut d’expérience politique, il avait certainement l’instinct et le talent.

Il n’est pas surprenant qu’un esprit aussi pragmatique n’ait pas hésité à sacrifier les valeurs que prétendait défendre son parti pour s’adapter à la nouvelle réalité, qu’il s’agisse de la protection de l’environnement ou de la défense des droits de la personne. L’étonnant est qu’il ait réussi aussi facilement à convaincre les libéraux et la majeure partie de la population que c’était la chose à faire.

Depuis un an, il a manifestement impressionné les Canadiens, comme il a impressionné toute la planète par son discours de Davos. Selon le dernier sondage Léger, les intentions de vote pour le Parti libéral du Canada ont augmenté de 5 à 10 points dans toutes les provinces par rapport à l’élection du 25 avril 2025.

Il en est résulté une dépolarisation du débat politique qu’on n’avait pas observée au Canada depuis très longtemps. La défection de trois conservateurs et d’une néodémocrate qui ont rallié le caucus libéral a simplement traduit à la Chambre des communes le mouvement qui s’est opéré dans la population. Le taux de satisfaction envers le gouvernement dépasse actuellement les 50 % partout au pays, y compris au Québec et en Alberta.

Même un homme aussi obtus que Pierre Poilievre a fini par s’en rendre compte. Avec un an de retard, le chef conservateur a compris qu’il avait tout intérêt à faire partie de la solution plutôt que du problème. Lors de son prochain voyage aux États-Unis, il poussera dans le même sens que le premier ministre plutôt que de jouer au gérant d’estrade.

La lune de miel ne sera pas éternelle. Tout le monde comprend qu’avoir à composer avec un mégalomane aussi imprévisible et irrationnel que le président américain n’est pas une sinécure, et que la reconfiguration de l’économie canadienne et de ses marchés d’exportation pour réduire sa dépendance face aux États-Unis demandera un certain temps. Mais M. Carney devra présenter des résultats concrets dans un délai raisonnable.

Un jour viendra où les qualités qu’on lui reconnaît deviendront des défauts. Aujourd’hui, les Canadiens sont fiers du respect avec lequel il est accueilli un peu partout dans le monde. Mais on finira inévitablement par lui reprocher de satisfaire son goût pour les grandes manœuvres économiques et diplomatiques en levant le nez sur des problèmes qui sont peut-être plus triviaux à ses yeux, mais qui sont bien réels pour les Canadiens.

Il est clair que les événements de la dernière année ont complètement bouleversé les données du débat sur l’avenir politique du Québec. Si les élections générales au Canada avaient précédé le retour de Donald Trump, le Bloc québécois formerait peut-être l’opposition officielle à Ottawa, comme cela avait été le cas en 1993. On parlerait à nouveau de la première des trois périodes d’une partie dont l’issue serait l’indépendance.

Au lieu de quoi, la tenue d’un référendum d’ici la fin de la décennie, que Paul St-Pierre Plamondon présentait comme une « certitude », semble bien incertaine. L’appui à l’indépendance a atteint son plus bas niveau depuis des décennies et on commence à se demander si le Parti québécois va être en mesure de former le prochain gouvernement, à tout le moins minoritaire.

Même les prétentions autonomistes de la Coalition avenir Québec, qui n’ont jamais dépassé le stade des vœux pieux, ont été mises en sourdine. Alors que le Canada de Justin Trudeau était présenté comme un étouffoir, François Legault se réjouit maintenant d’avoir trouvé un allié en Mark Carney. Plutôt que de favoriser l’autonomie, la nouvelle « vision économique » proposée l’automne dernier suppose une plus forte intégration à la fédération.

La formation d’un gouvernement majoritaire à Ottawa apparaissant presque comme une formalité depuis qu’une quatrième députée de l’opposition est passée du côté libéral, Yves-François Blanchet estime que les chances d’une victoire du Bloc québécois à l’élection partielle du 13 avril dans Terrebonne s’en trouvent améliorées. Cela est bien possible, mais la signification d’une défaite serait d’autant plus lourde.


© Le Devoir