Une maladresse géopolitique à la volée, pour Mark Carney

« Lors de conflits sérieux, il faut faire des choix », opinait le premier ministre canadien, Mark Carney, cette fin de semaine. Ce « choix », dans son cas, fut d’accorder dans les toutes premières heures son appui pur et simple à l’opération militaire israélo-américaine en Iran. Sans nuances ni appel à la retenue. Une pensée manichéenne fort simpliste à l’égard d’un déclenchement de conflit aux ricochets aussi multiples, après cette grande réflexion géopolitique livrée à peine un mois plus tôt à Davos. La spontanéité sied visiblement moins bien à Mark Carney.

Le sort du régime sanguinaire des mollahs, tyrannique contre sa population, ses femmes et ses dissidents, commanditaire de mouvements terroristes dans la région, n’ébranlera pas la communauté internationale. Pas plus que l’assassinat de son guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et le bombardement de ses codirigeants. Mais de là à soutenir sans bémol une guerre aux fondements fallacieux, aux objectifs incohérents et à l’issue plus qu’incertaine ?

Qu’il ait fallu trois jours au premier ministre Carney pour tempérer son soutien à cette opération militaire déclenchée par les États-Unis, de concert avec Israël, et mettant instantanément le feu à la poudrière du Moyen-Orient arrive un peu tard. Et que dire de son refus de s’expliquer tout ce temps auprès de la presse l’accompagnant en Inde et en Australie…

Mark Carney aurait pu — et dû — préciser d’emblée que cet appui n’était qu’à « contrecœur ». Sa nouvelle doctrine voulant que le Canada prenne « le monde tel qu’il est », sans attendre un inatteignable consensus onusien contre l’Iran, ne l’exempte pas pour autant de continuer d’exiger le maintien d’un dialogue diplomatique et le respect du droit international — visiblement ici enfreint, reconnaît-il désormais. Son chef de cabinet, Marc-André Blanchard, qui fut ambassadeur aux Nations unies, aurait pu le lui clarifier dès samedi.

L’Union européenne, pour sa part, s’est inquiétée dès le départ de rebondissements « périlleux », appelant « à la plus grande retenue ». La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni se sont abstenus d’appuyer l’opération américaine, exhortant à reprendre des négociations diplomatiques. Le premier ministre canadien, lui, a laissé le soin à ses ministres, pourtant en périple international à ses côtés, de nuancer à sa place sa déclaration initiale.

Le pragmatisme de Mark Carney, qui se dévoile depuis maintenant près d’un an, se révèle avant tout économique. Et tant pis pour les valeurs.

Un nouveau « réalisme » géopolitique, tel qu’il l’a désigné, qualifié plutôt d’« insouciance » par l’ancien ministre libéral des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy. Un malaise qui s’étend jusque dans les rangs libéraux actuels, le député de Victoria, Will Greaves, ex-professeur de relations internationales, ayant aussi dénoncé — avec l’appui de collègues sur les réseaux sociaux — le soutien initial sans équivoque du premier ministre.

Une prise de position de M. Carney non seulement décevante, mais imprudente, le Centre canadien pour la cybersécurité ayant prévenu que l’Iran « aura fort probablement recours », pour riposter, à des cyberattaques contre des infrastructures essentielles, y compris canadiennes…

Le tout en partie, force est de l’admettre, pour ne pas froisser un président américain imprévisible et insatiable qui, bien qu’étant soi-disant isolationniste et pacifiste, en est à sa septième frappe unilatérale. Mark Carney vient de mettre le doigt dans un périlleux engrenage d’apaisement.

Jusqu’où le Canada appuiera-t-il cette offensive israélo-américaine, qui déborde déjà au Liban et qui n’exclut pas l’envoi de troupes au sol en Iran ? L’anéantissement de l’arsenal nucléaire iranien ne serait que chimère, à en croire le gouvernement américain, qui se vantait de l’avoir détruit cet été. Quant au changement de régime, celui-ci est d’ores et déjà relégué entre les mains vides des Iraniens, Donald Trump n’espérant finalement qu’un État moins hostile aux intérêts américains, qu’il soit démocratique ou autoritaire.

La priorité première aux affaires est par ailleurs venue éclipser l’ingérence notoire et démontrée du gouvernement de l’Inde au Canada. Que le premier ministre Carney ait refusé d’en parler publiquement en sol indien est une chose. Qu’un haut fonctionnaire ait allégué avant le voyage que ce n’est qu’histoire ancienne en est une tout autre. M. Carney a beau l’avoir désavoué, il y a lieu de s’inquiéter que la question n’ait été soulevée privément avec la sévérité qui s’impose en marge de la signature d’accords commerciaux. Les leçons de vertu ont fait leur temps, mais certaines menaces commandent encore d’être dénoncées haut et fort.

L’homme d’affaires et banquier Mark Carney est peut-être certes habile négociateur, il se sera surtout illustré cette semaine pour ses maladresses géopolitiques.

Cette réécriture de l’ordre mondial et de la politique internationale du Canada pour s’y inscrire, entamée à Davos, reste encore à définir. Le premier ministre va devoir s’y adonner plus soigneusement qu’à la volée.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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