Éditorial|Une trêve d’échecs Marie Vastel

D’ultimatums et menaces forcenées en reculs stratégiques successifs, Donald Trump s’enfonce, une bravade avortée à la fois, dans ses derniers retranchements, sans égard au chaos qu’il sème à la volée, des pays du golfe Persique au Liban. Et sans vergogne quant au chaos qu’il dédiabolise, se surpassant en barbarie et en propos outranciers. Qu’importe que la voie de sortie s’annonce tout aussi chaotique que sa guerre irréfléchie. Ou que l’Iran s’apprête au bout du compte à en ressortir grandi. Le président américain criera victoire… même si ce n’est que dans le désert métaphorique.

À peine Donald Trump claironnait-il le décret d’un cessez-le-feu temporaire que Téhéran et Israël redoublaient leurs déflagrations, confirmant que le président des États-Unis ne maîtrise rien du tout et n’est plutôt qu’un vulgaire pion dans ce conflit dans lequel il s’est laissé aveuglément entraîner.

Un belligérant si exaspéré de s’y embourber, de surcroît, qu’il en a perdu toute moralité (ou serait-ce la raison), indigne des fonctions de président d’un pays qui condamnait jadis, dans un passé non si lointain, les crimes de guerre et même génocidaires qu’il menace aujourd’hui ouvertement de commettre. Le régime, qu’il promettait de renverser et avec lequel il prétend désormais négocier, n’est composé que de « bâtards débiles », raillait-il pour forcer l’Iran à s’attabler. La population iranienne, qu’il prétendait vouloir aider, n’est reléguée qu’au statut d’une civilisation qu’il s’apprêtait à anéantir par « le feu de l’enfer », clamait-il en outre sur Truth Social.

L’illégalité proclamée rivalise avec l’inhumanité décomplexée. Pendant que le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, pilonne quant à lui sans aucune retenue le Liban, en se dérobant à ce fragile cessez-le-feu qu’il s’est affairé à aussitôt précariser. Non seulement l’offensive israélienne contre le Hezbollah est poursuivie, mais elle est élargie, la désescalade promise s’étant traduite au contraire par l’une des journées les plus meurtrières. Encore des centaines de morts, des milliers de blessés, pleurés par la communauté internationale, mais sans plus. Benjamin Nétanyahou poursuit sa seconde guerre, au mépris de la paix civile et des vies qu’il détruit au Liban, en toute impunité.

Donald Trump est trop occupé à s’ingénier à crier victoire, voire à se vanter d’un prochain accord de paix qui scellerait un conflit ayant abouti à des reculs de toutes parts.

Négociées entre deux fourbes interlocuteurs, les interprétations des dispositions de cet accord de trêve s’y perdent, entre faits avérés et fausses déclarations. L’uranium enrichi sera-t-il déterré et retiré de l’Iran, ainsi que le prétendent les Américains, ou son enrichissement contrôlé toléré, comme l’avance Téhéran ? Le détroit d’Ormuz sera-t-il bel et bien entièrement rouvert ou demeurera-t-il sous lucratif péage iranien, voire commun avec les États-Unis ? Les sanctions contre le régime seront-elles assouplies ou levées ?

Donald Trump ayant abdiqué tous les objectifs premiers de son offensive militaire, qu’il cède encore davantage à l’issue des pourparlers des deux prochaines semaines pour se sortir de ce bourbier ne causerait plus grand étonnement. Que les négociations achoppent, chacun ayant retenu de cette trêve temporaire ce qu’il voulait bien en tirer, ne serait pas surprenant non plus.

Par sa résilience inattendue face à deux des armées les plus redoutables, Téhéran aura hissé le pétrole au rang des armes de guerre les plus puissantes de la planète. Paralyser le détroit d’Ormuz, et par le fait même plomber l’économie mondiale, s’est révélé pour l’Iran un « atout stratégique essentiel » encore « plus important que son programme nucléaire », avance même le politologue Vali Nasr de l’Université Johns Hopkins, dans les pages du magazine The Atlantic. Un atout que la République islamique n’avait pas sorti de son arsenal avant cette guerre improvisée de Donald Trump…

À des milliers de kilomètres des pourparlers de paix qui s’ouvriront cette fin de semaine à Islamabad, au Pakistan, la population iranienne a de quoi se sentir profondément trahie. Sacrifiée entre deux faux-semblants de victoires, abandonnée par un président américain qui promettait il y a un mois de la libérer d’un régime théocratique répressif devenu encore plus radical et galvanisé par cette guerre. De changement de régime, il n’y aura point.

En fin de compte, tout au plus Téhéran et Donald Trump sortiront-ils de ce conflit en évitant d’en être les plus grands perdants. Ce triste titre, c’est aux Libanais de même qu’aux Iraniens qu’il revient.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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