Rouges, bleus et l’entre-deux |
D’Ottawa à Québec, les lignes de fractures idéologiques se brouillent entre formations politiques. Des députés changent de camp. Des propositions législatives sont usurpées. Des chefs de parti de l’Assemblée nationale, maintenant tous en selle en vue de l’élection québécoise, rivalisent de surcroît de maraudage et de surenchère pour se revendiquer tout un chacun de la palme du nationalisme affirmé. L’électeur, lui, s’y perd et désespère.
L’offre politique présentée aux Québécois est aux nuances de bleu — clair, foncé, tirant sur le rouge, violacé. À peine la nouvelle cheffe caquiste et première ministre, Christine Fréchette, fut-elle assermentée que les hostilités furent lancées.
Les crises perpétuelles dans le milieu de la santé ? Celles de l’itinérance et de la crise du logement ? Les écoles vétustes ? Le réchauffement de la planète et ses catastrophes naturelles, qui menacent à nouveau de faire déborder nos cours d’eau ? Niet ! La course de l’heure est à celle ou à celui qui s’affichera la ou le plus nationaliste (à divers degrés d’authenticité) et qui enrôlera au passage, surtout, le plus grand nombre d’électeurs caquistes désormais désenchantés.
La majorité parlementaire de la Coalition avenir Québec s’est de longue date étiolée dans les appuis populaires. La nouvelle première ministre Fréchette doit rameuter non seulement ces électeurs égarés, mais aussi les tout derniers caquistes restés fidèles et aujourd’hui déçus de la défaite à la chefferie de Bernard Drainville. Les gestes seront importants. Au premier chef, la place qu’elle réservera à ce dernier, mardi, dans son conseil des ministres. Concéder à Simon Jolin-Barrette qu’il peut demeurer au ministère de la Justice enverrait en outre un signal fort, si cela se confirme, à l’aile nationaliste identitaire, qu’elle doit convaincre.
Et pour cause, tous ses rivaux s’évertuent à faire de même — de façon plus ou moins convaincante. Les « bleus » qui ont « à cœur l’avenir du nationalisme québécois » ont « le devoir » de s’unir « plus que jamais », leur scande dans une lettre ouverte antagoniste le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon. Le Parti conservateur du Québec défendrait pour sa part la spécificité québécoise en invoquant de manière « systématique » la disposition de dérogation, y compris pour la loi 96, réforme caquiste de la loi 101, clame dorénavant Éric Duhaime dans un élan de contrition. Quant au Parti libéral du Québec, son chef, Charles Milliard, se confond en nuances sur l’utilisation de cette clause constitutionnelle pour protéger le français, « si on en a besoin » dit-il vaguement, dans le cadre d’une loi 96 qu’il modifierait. Seul Québec solidaire épargne les électeurs de cette guerre de tranchées nationaliste.
Si capitale l’affirmation nationale soit-elle, et ce, sans conteste pour l’avenir du Québec, le redressement des missions essentielles de l’État l’est tout autant.
Les partis répliqueront qu’ils ont encore cinq mois, d’ici le scrutin de l’automne prochain, pour présenter le spectre entier de leur offre politique. Que les électeurs, aux prises avec tous les défis du quotidien, n’ont que faire de tels débats partisans pour l’instant. Et que les médias ne s’intéressent trop souvent qu’à la proverbiale course de chevaux, plutôt qu’à la fine analyse de propositions de politique publique. Rien de tout cela n’est faux. Ce qui n’empêche néanmoins d’appréhender qu’une campagne électorale débattant exclusivement de la meilleure voie à prendre pour défendre la nation québécoise esquive d’aussi primordiales promesses d’avenir.
Les formations politiques s’évertuent-elles, en préparation de la campagne électorale, à dénicher l’idée la plus prometteuse pour la société québécoise, ou celle discréditant le plus possible l’adversaire ? Tentent-elles sincèrement de répondre aux espoirs d’électeurs déçus, ou de les rebuter avant tout de leur principal rival ? Poser ces questions, c’est y répondre.
Entre des idées bien campées pour mobiliser les troupes potentielles, ou mitigées à grand-peine pour ne pas les brusquer, les Québécois ne sont-ils pas en droit d’oser espérer l’entre-deux d’une « audace réfléchie » ?
Christine Fréchette sera la première sur la sellette. Assurer une continuité aux postes névralgiques de la Santé et de l’Éducation dans son conseil des ministres, tel que télégraphié, assurerait une stabilité salutaire aux réseaux. Si tant est qu’elle ne contrecarre pas en contrepartie davantage d’ambition.
Tout comme en matière de revendication de la nation québécoise, que Mme Fréchette s’est permis d’évoquer en début de première rencontre avec son homologue canadien sans pour autant en faire l’objet de demandes formelles traditionnelles. Mark Carney a beau être tout aussi pressé qu’elle, leurs terrains d’entente se borneront visiblement aux enjeux économiques de prédilection du premier ministre fédéral.
L’affirmation nationale ne passera toujours pas par Ottawa, mais par des gestes forts que devra poser rapidement la première ministre Christine Fréchette. À peine arrivée, elle doit composer avec le temps, qui menace déjà de lui manquer.
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.