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Les pompons de la misère

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23.03.2026

Je regarde mes pauvres plantes qui, tant bien que mal, ont réussi à passer à travers l’hiver. Il y a les bébés fougères, qui recommencent à se déployer à mesure que les jours rallongent, une succulente endurante, mais qui semble en avoir ras le bol avec son petit bout tordu, les langues de belles-mères, qui partent dans toutes les directions au lieu de pointer vers le haut, sans oublier cette petite touffe dont je ne sais plus si elle est morte ou vivante… On dirait qu’elles reviennent de la guerre ou d’un combat de coqs.

À la fin de l’été dernier, alors que nous vidions les pots et les jardinières, voyant que je m’apprêtais à me départir de ma Tradescantia pallida, une plante coriace aux longues feuilles violettes, mon amie Clémence m’a conseillé d’en conserver quelques gerbes. « Mets-les dans de l’eau, et oublie-les quelque part dans un coin. C’est pas tuable. Tu vas pouvoir les replanter au printemps prochain. »

Il paraît que cette plante est considérée comme invasive en Afrique du Sud et en Australie. Il paraît même qu’on l’appelle « misère pourpre ». Elle est pourtant mignonne avec ses petits pompons roses. Je la regarde renaître ces jours-ci et je ne comprends pas comment elle s’en est tirée. Voilà que de petites pousses vert tendre se multiplient par-dessus le mauve fatigué, pleines d’espoir pour la suite, en buvant la lumière encore un peu avare du mois de mars. Les petites choses qui arrivent à survivre envers et contre toute attente, malgré un environnement hostile, m’étonnent et m’émeuvent.

Je pense à ce court métrage d’ici qui a triomphé à la 98e cérémonie des Oscar, La jeune fille qui pleurait des perles. Produit par l’Office national du film et réalisé par les Montréalais Maciek Szczerbowski et Chris Lavis, le film en animation image par image raconte l’histoire d’un jeune garçon pauvre comme la gale qui s’éprend d’une jeune fille triste et qui pleure des perles le soir dans son lit. C’est à la fois l’histoire d’un amour impossible et d’un dilemme insoluble qui se déroule dans le Montréal pauvre, gris, décati, du début du siècle dernier. Avec la musique de Patrick Watson qui sublime tout, la touche magique de Brigitte Henry à la direction artistique et la voix de James Hyndman dans la version française, celle de Colm Feore dans l’anglaise. On peut regarder gratuitement sur le site de l’ONF ces 17 minutes qui nous transportent ailleurs, à une autre époque et à un autre rythme.

Lauréat de l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, ce court, qui a reçu d’autres prix, dont le prix Short Cuts du meilleur court métrage canadien au Festival international du film de Toronto, est le résultat d’un travail de longue haleine. Chaque jour durant cinq ans, les réalisateurs se sont rendus dans leur petit studio du Mile Ex pour concevoir et construire les décors, les maquettes et les marionnettes, et animer cet univers. En écoutant l’entretien avec les artisans du film auquel on a aussi accès sur le site de l’ONF, on comprend que ce qui en a fait le succès est un mélange de savoir-faire, de patience et d’audace. Maciek Szczerbowski a remercié l’ONF d’avoir permis à des farfelus comme eux, qui, à 50 ans passés, jouent encore avec des poupées, de se rendre au bout d’un projet de création qui demandait minutie, temps et exploration.

Voir la crème du Mile End catapultée dans le lustre pailleté et sous les projecteurs du Dolby Theatre à Los Angeles pour un film aussi original et abouti fait plaisir à voir. Une étincelle de fierté et d’étonnement brillait dans les yeux du duo de réalisateurs durant leur discours de remerciement. Au risque de me répéter, j’aime voir triompher les petites choses qui requièrent du temps, les œuvres qui arrivent, envers et malgré tout, à s’épanouir. Lorsque la lumière se braque enfin sur elles et qu’une fleur apparaît, il faut prendre le temps de s’arrêter pour la regarder.

Je pourrais aussi vous parler d’une pièce que des amis m’ont emmenée voir il y a deux semaines Aux Écuries, qui est situé dans une rue résidentielle du quartier Villeray. Intitulée Réalités parallèles, cette pièce en trois volets, qui était présentée jusqu’au 21 mars par la compagnie de La Pire Espèce, est le fruit improbable d’une rencontre entre théâtre d’objets, vidéo en direct, bruitage et théâtre de papier, dans la tradition du théâtre à l’italienne miniature, tenant en général sur une table.

Ce spectacle unique et empreint d’humour se déroulait autant sur l’écran que sous l’écran. C’était fascinant de voir les artisans travailler au fil d’une chorégraphie compliquée, mais étonnamment fluide, pour faire se mouvoir les objets, personnages et décors de carton, marionnettes, de manière à créer sur l’écran des tableaux intemporels et très poétiques. Un peu comme si on voyait ce qui se passe en coulisses pendant la représentation.

J’espère que Réalités parallèles pourra continuer de tourner encore, car c’est une création qui n’aurait pas pu voir le jour si les créateurs n’y avaient pas mis tout le soin, le savoir-faire et le temps requis. On parle ici aussi, comme pour La jeune fille qui pleurait des perles, de cinq, six ans de préparation. On parle de temps, de travail, de don de soi, mais on ne parle pas beaucoup d’argent, avez-vous remarqué ?

Je pense à cet ami écrivain qui écrit des romans le matin dans l’autobus sur son portable en se rendant au travail. À ces petites librairies qui réservent un espace aux zines et aux publications artisanales dans leurs locaux. Je pense à cet autre ami qui lance environ tous les douze ans un album créé de manière indépendante, dans sa chambre, et qui arrive lui aussi à tracer son chemin jusqu’à nos oreilles sans jamais se compromettre.

Dans notre monde pressurisé qui carbure au fric et à la performance, je pense qu’il faut se réjouir du triomphe des créateurs minutieux, rigoureux, humbles et entêtés. Portons attention au fruit de leur labeur, comme on célébrera bientôt le retour des jolis pompons roses sur la misère pourpre.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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