C’est pas juste de la télé

J’avais prévu consacrer une chronique à l’adaptation cinématographique de Wuthering Heights (Les hauts de Hurle-Vent), mais le film m’a tellement laissée sur ma faim que j’ai changé d’idée. J’ai eu la plate impression qu’on avait esthétisé certains pans de l’histoire, en s’inspirant peut-être de Pretty Little Things, mais sans l’originalité. Rien à voir avec la fièvre qui m’avait envahie à la lecture du chef-d’œuvre d’Emily Brontë. Gros bof, passez votre tour si vous hésitez.

J’ignore si c’est parce que je suis allée le voir en langue originale, anglaise, mais avant le début du film, les bandes-annonces et les pubs — majoritairement américaines — m’ont laissé une impression bizarre. Les pubs ne m’interpellaient pas et ne m’étaient pas destinées. Les œuvres dont on m’annonçait la parution ne parlaient pas de moi, de nous. Qui ciblait-on exactement ? Je ne sais pas trop. Ça ne semblait pas important. Je précise que j’étais dans un cinéma de la Rive-Sud montréalaise.

Peut-être que ce sont les deux séries télé dans lesquelles je suis plongée qui, par contraste, m’ont fait noter ce « détail ». Il y a du bon zapping à faire ces temps-ci sur le petit écran. D’abord, amateurs de séries policières nordiques, jetez un œil à Détective Surprenant, si ce n’est pas déjà fait. Parue à la fin janvier sur Illico+, la deuxième saison s’intitule Le baron de l’archipel. On y retrouve avec plaisir Patrick Hivon dans le rôle de l’enquêteur classiquement taciturne et insomniaque, mais également sensible et intuitif. Une belle brochette d’acteurs lui donne la réplique : Catherine Brunet, Mikhaïl Ahooja, Patrice Godin et Marie-France Marcotte au commissariat. Evelyne Brochu, Vincent Graton et Brigitte Paquette, excellents tous les trois, s’ajoutent à la distribution.

Réalisée par Yannick Savard, la série est adaptée des romans de Jean Lemieux par Marie-Ève Bourassa et Maureen Martineau, trois figures incontournables du polar québécois. L’intrigue est habilement ficelée, la machine est bien huilée et on ne voit pas venir les punchs. Mais, surtout, l’action se déroule aux îles de la Madeleine… Pas celles des cartes postales. Les polars insulaires ont quelque chose de savoureux du fait qu’un petit territoire est circonscrit. Difficile pour les arnaqueurs et les crapules de s’évader, surtout lorsque l’ordre de « fermer » l’archipel est donné. Ainsi contenue, la tension menace d’imploser : c’est ce qui fait jubiler le lecteur ou le téléspectateur.

Les lieux que l’on nous donne à voir dans Détective Surprenant se déploient entre le bleu acier du fleuve et l’ocre rouillé des bancs de sable, balayés par les vents. C’est la Mi-Carême, alors tout le monde enfile costume et masque pour aller faire la fête de maison en maison en essayant de ne pas se faire reconnaître par les hôtes. Voyez-vous le terreau fertile que permet ce contexte à qui projette de commettre un crime ?

On insuffle une petite couleur locale à la série avec la musique du Madelinot d’origine Éloi Painchaud. Et quelques comédiens originaires de l’archipel s’ajoutent à la distribution ; on l’entend à leur accent chantant.

Bien que majestueux et apaisant, le fleuve, omniprésent, est complice des pires atrocités… Ses vagues vont et viennent et ravalent tout, sans jugement, au gré des marées. L’air a un parfum poissonneux, on goûte presque le sel sur ses lèvres. On comprend bien où l’on est, même si on n’y est jamais allé.

Je pourrais dire la même chose de Casse-Gueule, qui déboulait à coup de deux épisodes chaque jeudi sur Crave jusqu’à la semaine dernière. Réalisée par Mathieu Cyr, la série porte sur le milieu de la restauration et met de l’avant une joyeuse bande de mégalomanes survoltés : Clovis (Émile Schneider), chef doué qui ouvre son premier resto après s’être fait mettre à la porte du Panaché, Manon (Mylène Mackay), sommelière à la morale al dente, et Ben (Zouheir Zerhouni), sous-chef tout croche et charismatique. Trois intenses, portés par une énergie folle et vibrante, celle de la ville et de l’été montréalais. Je reconnais ma ville, ses odeurs, ses couleurs, son rythme, son côté cool, ses rues… Les gens qu’on y croise, les plats qu’on y sert. Avec une musique de générique à l’avenant, signée par le rappeur montréalais SeinsSucrer.

Il me semble que ça fait un moment qu’on n’avait pas célébré Montréal de cette manière, pour ce qu’elle est. Désolée, mais on ne la reconnaît pas du tout dans Heated Rivalry. Ni dans les portraits réducteurs qu’en brossent ceux qui se plaisent à la dénigrer sans la connaître bien. Oui, le Plateau a peut-être été surreprésenté à une époque et le mot a couru qu’il ne fallait plus montrer Montréal et ses infâmes cônes orange, Montréal, ville ouverte, mais mal-aimée, sans quoi tout le monde changerait de poste. Mais les séries qui se déroulent dans des non-lieux, villes anonymes et banlieues interchangeables, manquent de charme, de personnalité et ne me touchent jamais de la même façon.

Oui, on peut dire que Casse-Gueule est un genre de The Bear à la sauce québ, mais en moins anxiogène et en plus sympathique, avec une série de passages éclair dont on se régale : Guy Nadon en grand chef, Pascale Bussières en designer excentrique, René Richard Cyr en mentor amoral. Ça se dévore comme un burger attrapé sur le fly chez Patati Patata, ou un verre de vin nature chez Mon Lapin. Ça se respire comme une gerbe de basilic au marché Jean-Talon, mais ça sent aussi les poubelles éventrées dans une ruelle de Verdun. Ça sent ce que c’est, on y est. Je pourrais presque me croiser en train d’acheter une robe dans une friperie du Mile End ou de me faire moudre du café dans une boucherie hongroise du boulevard Saint-Laurent.

Exister à la face du monde. Se voir. S’entendre et se reconnaître. En littérature, au théâtre, au musée, au grand comme au petit écran, montrons-nous. On est beaux, et surtout : on est nous. Il n’y a rien là d’anodin. Il y va de notre identité menacée, malmenée, ignorée. C’est important, et c’est plus que « de la télé ».

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir