Angine de Poitras |
J’aime vendre les livres que j’édite de la même manière, j’imagine, que le cultivateur qui vend ses légumes au marché. Il y a quelque chose là de profondément satisfaisant, ça vient compléter le cycle. C’est ce que je me disais, samedi, en rentrant du Salon international du livre de Québec, après une journée avec mon chapeau d’éditrice. Le soir, quand on revient, heureux mais épuisé d’avoir jasé avec les auteurs, conseillé les lecteurs, parlé toute la journée, soit on crashe dans la chambre d’hôtel, soit on repart pour le quart de nuit, en sachant qu’on payera pour le lendemain.
J’avais prévu rester tranquille à l’hôtel jusqu’à ce qu’une personne que j’adore m’annonce que nous avions deux places au spectacle du groupe de l’heure. Oui, on parle du duo picoté angineux, dont la chanson Fabienk est actuellement au premier rang des pièces les plus virales au monde sur Spotify. Oooooohhhhh ! Ravissement, excitation, surprise. C’est une vraie chance de voir Angine de Poitrine en ce moment dans les petites salles bookées avant l’explosion du buzz, et dont les guichets sont tous fermés.
Ça se passait au Pantoum, berceau des talents musicaux les plus éblouissants à avoir émergé ces dernières années. La salle d’environ 200 places est comprise dans un complexe de création musicale où se trouvent également un studio d’enregistrement et des locaux de répétition.
La loge est située en haut de la salle, ce qui fait que les musiciens entrent par la même porte que les spectateurs et doivent traverser la foule pour se rendre à la scène. Je suis entrée une ou deux minutes avant Klek et Khn, j’ai même dû me tasser un peu pour leur permettre de se faufiler, côté jardin, dans une salle bondée, parmi une foule très excitée.
Il y avait de la fébrilité dans l’air et, chez les spectateurs, la certitude d’être au bon endroit au bon moment. Comme tout le monde, j’éprouvais d’emblée à l’endroit du groupe cette espèce d’amusement intrigué, mais je n’avais pas encore vécu le point de bascule, ce moment où l’on devient fan. Ce genre de musique, pour moi, est une énergie qui a besoin d’espace pour se déployer. Dans mes écouteurs sur le trajet vers le bureau, ce n’était pas le bon contexte d’écoute, dans la voiture, OK oui peut-être, mais c’est une musique qui donne envie de bouger, de réagir, de ne pas rester immobile. Une musique qui s’écoute et s’apprécie lorsqu’elle s’accorde à l’énergie de l’expérience live.
Avec ses loops, ses lignes de basse et de guitare construites par strates sur son instrument à deux manches créé sur mesure par le luthier d’Alma Raphaël Le Breton, Khn induit rapidement une transe chez les spectateurs. Tout le monde se met spontanément à danser librement, un mosh pit joyeux bourgeonne à l’avant. Les mains se dressent dans les airs en formant des triangles, pendant que s’illumine et clignote celui qu’il y a sur l’espèce de chapeau allongé du guitariste. On assiste à un moment de parfaite synergie ; ce spectacle est une vraie communion.
Le souvenir des perfos déjantées des Georges Leningrad m’est revenu en tête. Eux aussi étaient désinvoltes et folâtres, décomplexés. Je pense à tous ces autres groupes et duos fusionnels, déguisés ou pas, que j’ai vus jouer au fil des ans, Daft Punk, Ratatat, The White Stripes, The Residents. Le son de basse bondissante me rappelle par moments Primus. Quelque chose de tranchant dans les guitares rejoint la filière rock des années 1990, son intensité rebelle et affirmée. On se prend la musique en plein thorax ; on ne pense à rien d’autre parce qu’on est occupé à vivre le moment présent, en groupe.
C’est humide et un peu suffocant, la chaleur devient tropicale. Je pense aux deux musiciens, ce doit être terrible sous les costumes… Il y a un petit ventilateur noir sur le côté de la scène, mais je remarque aussi, à ce moment-là, le sourire candide de Khn, découpé sur son masque. C’est ce sourire qui le rend attachant, malgré les signes de piastre qu’il porte parfois par-dessus les trous pour ses yeux. Le duo saguenéen était aussi programmé dans cette salle le lendemain, un dimanche, à 14 h, pour jouer devant une foule familiale. Les enfants ont dû l’adorer.
Un ami qui a vu Angine de Poitrine à quelques reprises depuis 2024 m’a dit que ce qui s’est passé samedi, la frénésie, cette joie pure et affranchie qui s’est répandue dans la salle comme une fièvre, c’est précisément ce qui a créé l’engouement autour du groupe, souvent booké tard en fin de soirée dans les festivals. Il y avait un gars avec un abat-jour sur la tête, un autre s’était dessiné un triangle au milieu du front et avait la moitié du visage et du crâne peinte en noir, l’autre en blanc.
« Allez conquérir le monde ! » s’est écrié un spectateur entre deux chansons. Quelle sera la suite pour Khn et Klek ? Les tournées américaines et européennes qui les attendent, les grandes salles, premières parties de Jack White, concerts extérieurs dans les grands festivals d’été : j’espère que tout ça ne les usera pas de manière prématurée. J’espère que l’énergie qui circule jusqu’à nous via le canal de leur musique insolite rebondira ensuite vers eux et rechargera leurs batteries.
À la fin du spectacle, j’avais moi aussi ce même sourire candide aux lèvres. Et les cheveux frisés, à cause de la moiteur qui régnait au Pantoum. Il ne restait presque plus personne… Je me suis avancée près de la scène. Les set lists avaient déjà été emportées par des spectateurs plus rapides. J’ai observé les pédales, l’équipement, les boutons et les fils quand soudain je les ai aperçus, oubliés là, par terre, entre deux consoles : un dé noir à pois blancs et un « pic de guitare » Jim Dunlop en nylon couleur rouge brique d’une épaisseur de 1,25 mm avec des traces de maquillage blanc dans les lettres embossées…
J’ai pris dans ma main ces deux artéfacts devenus soudainement très précieux à mes yeux, et c’est là que j’ai compris que moi aussi. En l’espace d’une heure trente de math rock atonal insolite, j’étais devenue fan, j’étais atteinte de la même maladie joyeuse que tout le monde. Gloire aux fous du roi qui nous électrisent et nous font oublier, le temps d’une transe et d’une communion, la morosité de l’époque encore plus bizarre qu’eux dans laquelle nous vivons.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.