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Notre civisme jeté aux poubelles

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12.03.2026

Lorsqu’on les sonde sur leurs habitudes domestiques de recyclage des matières, les Québécois répondent présents et affirment s’y adonner avec entrain et conviction. Mais les bords de route et les rivages disent autre chose de leur adhésion aux règles environnementales, car on y trouve des tonnes de détritus lancés avec désinvolture, dont la quasi-totalité aurait pu être envoyée au bac à recyclage. Ces résultats, tirés d’une première étude du genre effectuée par Recyc-Québec, nous tendent un véritable miroir de la honte.

En 2023, quelque 4,3 tonnes de déchets en bordure d’autoroute et 2,5 tonnes sur les rives ont été analysées par Recyc-Québec. Les résultats de cette « caractérisation des déchets sauvages » sont atterrants : du lot de détritus, 87 % des matières étaient recyclables et 54 % étaient du plastique. Au volant d’une voiture, pas de pitié pour un déchet encombrant qui doit disparaître de la vue. On baisse la vitre et on envoie valser l’objet au bout de ses bras, ni vu ni connu. Allez, hop ! Une boisson ou un aliment terminés, un contenant de lave-glace, une couche souillée, des ustensiles, des mégots, des pneus : rien ne résiste à la discipline du lancer du déchet sur le bord de l’autoroute.

Plastique, cartons, contenants, bouteilles. Voilà des matières que nous savons pertinemment recycler, et depuis près de 40 ans maintenant. Les campagnes de sensibilisation, les logos de recyclage sur nos bacs bleus, nos emballages, nos sacs d’épicerie. Rien de tout cela ne s’est suffisamment imprégné dans les esprits pour empêcher que l’on souille les routes, les rives, les forêts ? Les convictions environnementales n’ont-elles donc pas leur place dans l’habitacle de l’auto ?

Dans le dernier Baromètre de l’action climatique (2024), 83 % des Québécois ont affirmé qu’ils étaient proactifs en matière d’action environnementale et 93 % ont cité comme exemple le recyclage. Comment expliquer qu’une même personne puisse utiliser son bac à recyclage quasi consciencieusement à la maison, mais lance dans la nature son gobelet de café tout en conduisant son auto ? Il semblerait que cela soit devenu un geste mécanique échappant à tout filtre moral, quasi un automatisme. La voiture serait une bulle où les normes sociales s’estompent : personne ne vous regarde, ne vous juge, ne vous interpelle. Le délinquant s’y sent soustrait au regard collectif.

Délaissons un moment ces comportements arriérés pour lorgner les facteurs plus structurels qui concourent à cette situation. Comme l’absence criante de poubelles et de points de collecte dans nos espaces publics, notamment aux arrêts d’autoroute et sur les artères rurales. Quand on roule pendant deux heures avec un sac de déchets qui commence à sentir dans l’habitacle, la tentation est forte de s’en débarrasser au premier tournant.

Ces gestes, qui contreviennent au Code de la sécurité routière, sont passibles d’une amende de 60 $ plus les frais administratifs — pas de quoi faire frémir. La pénalité peut être plus coûteuse dans certaines municipalités du Québec, où jeter ses déchets sur la voie publique entraînera des contraventions de quelques centaines de dollars. Ce n’est pas cher payé, surtout quand on sait que l’opération de nettoyage des routes entraîne des coûts importants pour le Québec.

Elles existent pourtant, ces sociétés où l’idée même de jeter un déchet par terre n’est pas envisageable. Le Japon en est sans doute l’illustration la plus éloquente, alors que même dans ses villes les plus densément peuplées il est rare de trouver un emballage au sol, et ce, même si les poubelles publiques brillent par leur absence. Les Japonais voient la gestion des déchets comme une responsabilité individuelle et emportent donc leurs détritus jusqu’à la maison, où qu’ils soient. Cette culture de la propreté et d’un certain ordre établi est le fruit d’une éducation civique rigoureuse transmise dès l’enfance. La propreté collective se construit donc sur le long terme, par l’éducation, la normalisation sociale et une infrastructure cohérente.

Les Québécois produisent encore une grande quantité de déchets (685 kg par année en 2023, selon le plus récent bilan officiel de Recyc-Québec), encore derrière la cible de production de déchets par habitant qui était fixée à 525 kg par an en 2023. Toujours selon les dernières données de Recyc-Québec, le taux de recyclage des résidus verts et alimentaires est passé de 17 % en 2015 à 31 % en 2018, et enfin à 60 % en 2021. Cela constitue un signe net d’encouragement, dans un contexte où le travail est colossal : le Québec génère un peu plus de 6 millions de tonnes de matières résiduelles par année, dont 60 % sont des matières organiques. Enfin, depuis un an, les efforts entourant la consigne ont été considérablement élargis. Collectivement, les actions demeurent encourageantes.

Les Québécois compteraient parmi les populations les plus préoccupées par l’environnement en Amérique du Nord, et pourtant, ils enverraient valser des tonnes de déchets recyclables sur les bords de route chaque année ? Bonifions nos responsabilités individuelles afin d’avoir une image plus enviable de nous-mêmes.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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