Point de vue | À quoi sert encore le multilatéralisme?

En entrevue au New York Times, en janvier, Donald Trump a dit que la seule chose qui limiterait ses pouvoirs à l’échelle mondiale serait « sa propre morale » ou « sa propre conscience ». Pourtant, une panoplie d’institutions internationales existe (en principe) pour limiter l’action internationale unilatérale.

D’ailleurs, un vrai unilatéralisme n’existe pas. Dans cette ère d’interdépendance complexe, s’il est possible de suivre ses intérêts sans l’approbation de la communauté internationale, ces mêmes intérêts sont intimement liés aux autres ; leurs décisions ont une incidence sur nous, et nos actions impliquent des conséquences non anticipées sur le reste du monde.

Il est donc impossible de rejeter le multilatéralisme in toto. Il ne s’agit pas d’une position normative, mais d’un état de fait. Vivre en autarcie est impossible : qu’on les suive ou pas, les règles, les institutions et les accords entre pays existent. Nos décisions, même celles qui sont conçues comme « unilatérales », sont imbriquées dans un jeu itératif qui existera encore demain, avec des acteurs qui décideront soit de jouer avec nous, soit de se liguer contre nous.

Dans The Guardian il y a quelques jours, le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, se désolait que les États ne fassent même plus semblant d’être de bons joueurs en obtenant l’aval de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour leurs actions. Une étude du The Lancet Global Health montre pourtant que les sanctions économiques sans approbation onusienne auraient causé un demi-million de décès chaque année depuis 1970, sans compter les interventions armées illégales. Lula s’inquiète : « Sans le multilatéralisme, nous remplacerons un système imparfait de sécurité collective par la réalité brutale d’une insécurité généralisée. Si toutes les contraintes pesant sur le recours à la force sont levées, c’est le chaos. »

La stabilité amenée par le multilatéralisme nous fait aujourd’hui défaut. La leçon apprise de la guerre tarifaire et des interventions au Venezuela et en Iran n’est pas que les États-Unis sont forts, mais qu’ils sont imprévisibles. Pas étonnant que le Canada se tourne vers la Chine, malgré leurs atteintes aux droits de la personne des Ouïghours. Mark Carney veut s’assurer qu’il peut se fier aux règles, qu’elles ne changeront pas à chaque élection. C’est pourquoi il veut commercer avec des régimes autoritaires ou problématiques : eux, au moins, sont prévisibles. La prédictibilité est devenue l’exception sur l’échiquier mondial, et donc la valeur la plus prisée.

Des règles imparfaites

L’institutionnalisation de l’ordre mondial et ses préceptes néolibéraux sont imparfaits. La dérégulation (planifiée) des marchés a créé plus d’inégalités nord-sud. En 1947, le multilatéralisme s’est institutionnalisé avec un accord de libre-échange multilatéral (le GATT), devenu l’Organisation mondiale du commerce (OMC) après la signature de l’accord de Marrakech en 1994. Entre 2008 et 2018, les échanges dans le monde ont augmenté de plus de 30 %. Toutefois, ce libre-échange régulé se fit souvent au désavantage du Sud global. Les accords sur l’agriculture signés à l’OMC, par exemple, contiennent des clauses permettant aux pays industrialisés de subventionner leurs producteurs agricoles, mais l’interdisent aux pays du Sud.

Les politiques d’ajustement structurel des années 1980-1990 imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international avaient d’ailleurs obligé les pays emprunteurs à libéraliser leur économie, à privatiser les entreprises d’État et à favoriser les investissements directs étrangers, ce qui les a empêchés de se diversifier économiquement. Cette ouverture a parfois pu augmenter le PIB, mais pas la solidité de leurs économies ou leur pouvoir de négociation internationale.

Malgré tout… les traités multilatéraux sont souvent plus égalitaires que des traités bilatéraux ou régionaux, où la loi du plus fort domine. Les quelque 400 accords de libre-échange des 25 dernières années comportent des règles plus désavantageuses pour les pays moins industrialisés que ceux issus de forums multilatéraux. L’économiste indienne Jayati Ghosh qualifie ces accords de « OMC+ », car ils seraient plus pernicieux que les accords multilatéraux de base. Un multilatéralisme néolibéral ne signifie donc pas une absence de règles : il est constitué d’accords sur la fiscalité internationale, les échanges, la propriété intellectuelle (comme l’ADPIC ou TRIPS) et les régulations environnementales qui procurent une certaine stabilité, permettent des alliances entre les plus faibles et peuvent être renégociés.

Il est impératif de réfléchir à des règles du jeu multilatérales plus équitables. Dans Perdre le Sud. Décoloniser la solidarité internationale, j’explore l’idée d’un internationalisme radical basé sur la reconnaissance des torts passés et une plus grande justice mondiale. Mais fragiliser l’ONU sans penser à des solutions de rechange nous plongera dans un chaos plus inégalitaire encore.

Promouvoir une mondialisation différente (une « altermondialisation », selon une expression usée) ne signifie pas de se retirer des organisations multilatérales existantes, comme les « unilatéralistes » à droite ou les démondialistes à gauche le suggèrent. Une absence de règles mènera à une imprévisibilité et nous fera revenir à un état de nature où le plus fort l’emporte.

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