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Regarder les garçons couler

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Le Québec s’imagine être à l’abri grâce aux principes égalitaires hérités de la commission Parent. Mais ceux-ci ont de moins en moins d’assises dans le réel. On ne compte plus les voix fortes qui dénoncent les effets dévastateurs de notre système à trois vitesses, jusqu’à l’immense — et regretté — Guy Rocher, qui y voyait une « trahison » nationale. Ce qu’on entend moins, c’est combien cette dynamique délétère pèse plus lourdement sur les épaules de nos garçons.

C’est une terrible perspective. Et pas que pour nos garçons. Un avenir dans lequel les hommes seraient de moins en moins scolarisés ne serait bon pour personne. La sous-scolarisation nourrit des dynamiques toxiques qui peuvent nuire à la solidarité et à la cohésion sociale. Pensez aux poussées de fièvre masculinistes qui éclosent ces temps-ci. Comment peut-on espérer les apaiser en laissant autant de garçons naufragés de l’éducation sans bouée ?

Dans son livre blanc, Gabriel Nadeau-Dubois convoque des experts et croise des chiffres pour nous secouer les puces. Vrai, les filles devancent les garçons de la maternelle jusqu’à l’université dans pas mal tous les pays développés. Mais ce retard, même dans une société comme la nôtre où l’égalité hommes-femmes reste un chantier inachevé, ne se fait pas sentir de la même manière partout, note le député solidaire, qui frappe là où ça fait mal, dans nos contradictions.

L’inégalité des chances est un mal qui guette tous les systèmes scolaires. Or, quiconque suit l’évolution de notre réseau sait que le Québec n’a pas usurpé son titre de « système le plus ségrégué au Canada ». Au secondaire, 20 % des élèves vont au privé et 24 % sont inscrits au public dans un programme pédagogique particulier (PPP) sélectif. Cela ne laisse au public dit « régulier » que 56 % des élèves. C’est bien peu pour qu’y soient concentrés tous ceux dont les autres n’ont pas voulu.

On savait déjà, chiffres à l’appui, que les sélections du privé et du public enrichi tiraient artificiellement nos élèves du public ordinaire vers le bas. Mais ce que dévoile Gabriel Nadeau-Dubois, c’est que le retard entre les garçons et les filles se creuse encore plus cruellement dans les classes « régulières » que partout ailleurs.

C’est vrai pour la diplomation et le décrochage. C’est vrai pour la maîtrise du français. C’est vrai aussi pour l’admission aux PPP les plus sélectifs. Et c’est vrai encore pour l’accès au cégep et jusqu’à l’université. Le député solidaire prône donc une cassure franche avec le système actuel par l’abolition du cheminement ordinaire et l’intégration des établissements privés subventionnés et publics au sein d’un système commun.

Sa prescription n’est pas irréfléchie. Elle rejoint plusieurs solutions semblables formulées par nombre d’experts, d’élus et de citoyens. Son livre blanc dialogue d’ailleurs fort bien avec le Livre blanc citoyen sur l’éducation, du collectif Debout pour l’école, qui a fait de l’équité son étoile polaire.

On ne peut que leur donner raison, au moins sur le fond. Il est insensé de vouloir retourner à la mer en sachant qu’il n’y aura pas assez de canots pour mener tout le monde à bon port, ni assez de vestes pour garder tous les laissés-pour-compte le nez hors de l’eau.

Sur la forme, les solutions de Gabriel Nadeau-Dubois peuvent déplaire, et elles déplairont certainement à ceux qui voient toujours des vertus à la préservation d’un système à trois vitesses au nom de la diversification des parcours et du libre choix. C’est le cas de la ministre de l’Éducation, qui refuse d’opposer public et privé et qui préfère s’attaquer à l’écart entre les filles et les garçons avec des mesures ciblées, comme des aides à la classe et du soutien aux élèves à risque.

Mais en voulant se garder de tout débat « idéologique », la ministre fait l’impasse sur une vérité dérangeante qu’on ne peut plus nier. Non seulement l’école québécoise est inégalitaire dans sa structure, mais elle aggrave plus spécialement les difficultés scolaires des garçons, surtout ceux des milieux populaires. Et cela ne changera pas tant qu’elle ne s’attaquera pas de front — d’une manière ou d’une autre — à la composition des classes.

Il n’y a pas que les garçons qui pourraient y gagner au change, mais tous les élèves du « régulier ». Les conclusions de Gabriel Nadeau-Dubois résonnent en effet fortement avec l’Enquête sur le bien-être des familles québécoises, qui dresse un portrait fort inquiétant de ces élèves. Ils y apparaissent significativement plus discriminés, plus intimidés et plus fragiles sur le plan de la santé mentale que les jeunes qui accèdent aux écoles privées ou aux PPP du public. Sans surprise, leur qualité de vie est aussi moins bonne et ils se sentaient moins en sécurité à l’école.

Tous ces chiffres dessinent le portrait cru d’une part importante de notre jeunesse, sacrifiée sur l’autel d’un mauvais modèle pédagogique. Grâce à eux, on voit nos jeunes naufragés comme on ne les a jamais aussi bien vus. Et on continuerait de sciemment les regarder couler ? Vivement le retour de l’éducation sur toutes les lèvres à Québec. Le statu quo n’est manifestement pas une option.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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