La santé, ce n’est pas juste de la médecine |
Les Québécois veulent-ils d’abord des médecins ou des soins ? À voir l’énergie du désespoir dépensée par le gouvernement Legault pour s’entendre avec les omnipraticiens et les spécialistes, on pourrait croire que le réseau de la santé, ce sont d’abord les médecins — et parfois même seulement les médecins. On en a eu un bel échantillon avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec, qui, après avoir haussé ses moyens de pression d’un cran lundi, a mis Santé Québec en demeure mardi pour des « représailles illégales frisant », selon elle, « la mauvaise foi ».
Il n’en fallait pas plus pour créer la commotion à Québec. Chaque fois que le torchon brûle entre le gouvernement et les médecins, la querelle agit comme un trou noir sur les immeubles vétustes, les pénuries de professionnelles ou le Dossier santé numérique parti en rade, tous réduits au rang de notes de bas de page dans la grande crise de l’accessibilité. La révolution ne viendra pas par ce chemin unilatéral usé. Il est temps d’investir d’autres voies de passage.
En début de semaine, Le Devoir a dévoilé qu’en trois ans, le nombre de personnes en attente d’un examen par imagerie par résonance magnétique avait augmenté de plus de 50 000. Cette augmentation de 55 % n’est pas une surprise. Ce bouchon est le fruit d’une pénurie de technologues en imagerie médicale combinée à une demande accrue de tests pour détecter des maladies, des cancers, mais aussi pour en mesurer la progression aux fins de planification des traitements. On a tout de même préféré fermer les yeux pour se concentrer sur d’autres feux.
Tout le monde en pâtit aujourd’hui. Les radiologistes mis sur les freins. Les médecins en attente de cette pièce essentielle à leur prise en charge. Les technologues sous pression. Les milieux de soins et leurs forces vives gérant des bouchons en queue de comète. Sans oublier les patients se rongeant les sangs en redoutant un pire qui non seulement survient souvent, mais s’envenime dans l’intervalle.
Des patients attendent si longtemps que leur tour finit par arriver alors que leur cancer est trop avancé, dénonce le président de l’Association des radiologistes du Québec. Des patients comme ceux-là, le Dr Grégoire Bernèche ne passe plus une semaine sans en voir au moins un. En 2025, près de 82 000 personnes patientaient depuis plus de trois mois, donc étaient des cas « hors délai ». C’est un cercle vicieux : ces parents arrivent dans la chaîne de soins plus hypothéqués, leurs soins sont donc plus longs et plus coûteux, avec une souffrance à l’avenant.
On peut reprocher bien des choses à Christian Dubé, dont la vision à sens unique a conduit ce gouvernement à s’agenouiller aux pieds des médecins. Certes, on cherche encore les signes tangibles des bienfaits de ses restructurations et on déplore déjà les effets des concessions faites aux omnipraticiens, comme leur triple prime à la tête de pipe (qu’elle soit vue ou pas !). Reste que son diagnostic tient le coup : le bon patient vu par le bon professionnel, au bon moment, au bon endroit.
Il y a des espoirs concrets à caresser sur ce front grâce au projet de loi 15, qui vise à élargir certaines pratiques professionnelles. Tout le monde est pour la vertu, y compris le Collège des médecins. Mais en l’état, l’Ordre des infirmières a raison de dire que les Québécois n’en ont pas pour leur argent. Il faut oser véritablement délier les mains des infirmières, des sages-femmes, des optométristes et autres pharmaciens ou diététistes-nutritionnistes, appelés à prendre du galon dans ce réseau en détresse.
La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec a raison de demander qu’on insuffle un peu plus d’ambition au projet de loi 15. Élargir un champ de pratique, c’est bien, mais le milieu doit aussi faire sien l’esprit défendu par la loi. Sinon, à quoi bon ?
Il n’y a qu’à voir l’éternel tiraillage entourant la pratique des infirmières praticiennes spécialisées (IPS). Le mois dernier, Le Devoir a révélé que des médecins exigeaient que des patients soient inscrits à leur nom tout en déléguant ensuite tous les suivis à des IPS. La manœuvre leur permet d’empocher les primes rattachées à l’inscription de patients sans pour autant avoir à les voir.
C’est le cas de médecins exerçant à domicile, mais aussi en CLSC, en groupe de médecine de famille (GMF) universitaire ou en GMF privé. Et cela vaut pour le forfait d’inscription comme pour le forfait de prise en charge et de suivi. La situation a été vertement critiquée par l’opposition, qui l’a jugée aussi ridicule que scandaleuse. À raison. La ministre de la Santé et la présidente du Conseil du trésor ont répondu que ce dossier ferait partie des choses à discuter dans le comité de pertinence des actes.
Leur volonté est que les IPS en GMF puissent aller au maximum de leur champ de pratique. On veut bien leur donner le bénéfice du doute, mais la marge de manœuvre sera courte. Ça fait deux décennies qu’on nous promet une onde de choc en santé créée par les IPS. Peut-on leur libérer les mains une fois pour toutes, à elles et aux autres professionnels, afin de leur donner les moyens nécessaires pour la faire, cette nécessaire révolution ?
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.