menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

L’avenir n’est pas dans le rétroviseur

22 0
30.03.2026

Les dés sont jetés ; la donne ne changera pas. Les réalités économiques, techniques, juridiques et climatiques qui plaidaient hier pour une robuste transition énergétique ne disparaîtront pas sous l’effet de la guerre en Iran. Au contraire, celle-ci ouvre une voie royale à une insécurité énergétique historique. Or, plus un système énergétique dépend de ressources importées, plus il est exposé aux chocs géopolitiques.

On a déjà compris à la dure avec le gouvernement Trump 2.0 que le passé ne saurait être garant de l’avenir en matière d’énergie. Ce que nous vivons, c’est une vraie rupture ; les savoirs d’hier sont devenus des miroirs aux alouettes. Il n’y a rien de bon à recycler dans nos modèles passés. Plusieurs pays l’ont compris : de la Chine aux pays nordiques en passant par la Suisse ou le Brésil. Là-bas, on a sciemment choisi d’appuyer sur l’accélérateur de la transition.

Notre malheur, c’est que l’ancien ordre énergétique est bouleversé avant même que le nouveau ne soit installé.

Quand tout fout le camp, on a souvent le réflexe de se réfugier dans ce qu’on connaît. Suivant cette logique, certains de nos élus se demandent aujourd’hui si on a eu raison de fermer la porte aux gaz de schiste à double tour. La réponse est pourtant facile : oui, on a eu raison, car l’avenir est déjà ailleurs. Pourquoi dilapider du temps, de l’argent et des ressources dans une filière destinée à devenir tôt ou tard un mirage ?

Sans compter qu’à titre de coprésident de la Beyond Oil and Gas Alliance avec le Danemark, le Québec s’est positionné comme un leader de la transition énergétique. On le verrait mal marcher sur la peinture sans perdre la face et de précieux alliés.

Cela ne rend pas plus simple notre rapport compliqué aux hydrocarbures, auxquels notre dépendance est toujours grande. Ce n’est pas pour rien que le prix de l’essence et du gaz revient aussi souvent à la machine à café ces jours-ci. En 2024, les Québécois ont brûlé 8,85 milliards de litres d’essence (en excluant le diesel) pour des milliards de dollars partis en fumée au bénéfice d’intérêts qui nous sont étrangers.

Actuellement, le déficit énergétique annuel du Québec avoisine les 14 milliards. C’est un énorme facteur de vulnérabilité. Le directeur de l’Institut de l’énergie Trottier, Normand Mousseau, a calculé qu’on pourrait le faire fondre de dix milliards de dollars en remplaçant toutes les automobiles à essence du Québec par des solutions de mobilité décarbonées. C’est substantiel.

Par ricochet, cela éviterait l’émission de 20 millions de tonnes de CO2, soit le quart du bilan québécois de GES. On voit souvent la transition énergétique d’abord comme un effort écologique. En vérité, « décarbonation » et « économie » « sont des mots qui vont très bien ensemble » (merci aux Beatles pour l’inusable formule). On s’est trop attardés aux coûts et aux sacrifices associés à la transition ; pas assez aux économies et aux gains qui y sont rattachés.

Cette alliance, tout sauf contre nature, sera même fondamentale pour affronter la nouvelle donne énergétique.

Le Rapport préliminaire en vue de l’établissement du Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) déposé plus tôt cette année — et dont on attend la version finale d’ici la fin de la session parlementaire, report oblige — en est conscient, et c’est tant mieux. L’approche qui y est défendue revient essentiellement à « réduire, à produire et à séquestrer ». Jusque-là, tout va bien. C’est dans les détails que ça se complique.

Dans sa volonté de lier transition et création de richesse, le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie a étudié trois scénarios de demandes énergétiques : faible, intermédiaire et forte. La première a pour pilier la sobriété. C’est la plus cohérente avec les dérèglements climatiques et l’instabilité géopolitique actuelle. La seconde table sur un équilibre entre ambition économique et rigueur énergétique tandis que la dernière réclame plus d’énergie encore pour miser sur l’expansion des exportations et la croissance rapide des secteurs technologiques.

Le problème, note Pierre-Olivier Pineau, qui en a fait une analyse serrée, c’est que cet exercice « repose sur la prémisse économique erronée » selon laquelle « une plus grande disponibilité de l’énergie verte est nécessaire pour le développement économique ». Le professeur titulaire à HEC Montréal critique aussi le fait que le principal indicateur économique mis en avant soit le « coût d’investissement », alors que le « coût total » aurait été plus pertinent pour prendre en compte la satisfaction des besoins et la fiabilité.

Ces angles morts et bien d’autres devront être éclaircis et corrigés dans le futur PGIRE. Ce plan destiné à orienter notre avenir énergétique pour les 25 prochaines années devra aussi faire preuve d’une transparence totale en plus de s’arrimer plus franchement au contexte mondial explosif.

On se dirige vers des jours turbulents, les risques économiques et structuraux associés à cette transformation sont trop importants pour qu’on ne joue pas cartes sur table avec les Québécois.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


© Le Devoir