Gérer sa fougère migratoire |
La lecture de la manchette du Devoir de ce lundi a dû laisser bien des Québécois pantois. Ainsi, le ministère québécois de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration renoue avec ses missions à l’international. Entre mars et juin prochains, pas moins de cinq missions sont prévues dans une dizaine de pays, qui risquent d’accueillir l’expression de ces nouvelles sirènes avec plus de circonspection. Sinon de méfiance.
Jugées essentielles par certains, mais qualifiées de gaspillage par d’autres, les missions gouvernementales à l’étranger avaient été suspendues dans un souci de cohérence avec les resserrements décrétés par Ottawa et par Québec dans la foulée d’une planification migratoire désorganisée, voire débridée, ces dernières années. À titre comparatif, plus de cinq millions de dollars avaient été dépensés en missions de recrutement par Québec en 2024 pour recruter 762 travailleurs.
Les voir réapparaître avec le printemps alors que la détresse semée aux quatre coins du territoire par la fin du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et les resserrements apportés par Ottawa au Programme des travailleurs étrangers temporaires refuse de s’éteindre a de quoi dérouter. Pour rester poli.
Le gouvernement Legault a dans sa mire le recrutement d’entre 295 et 455 personnes pour des postes temporaires en santé, en éducation et en construction. Cette annonce survient alors qu’ils sont des milliers de travailleurs qualifiés, francophones, formés et intégrés (dont plusieurs travaillent dans ces secteurs à découvert) à voir leur trajectoire menacée par la fin du PEQ et son réaiguillage dans un Programme de sélection des travailleurs qualifiés, jusqu’ici réputé pour être extrêmement difficile à percer.
Le mois dernier, Le Devoir avait dévoilé qu’en sept mois, sur les milliers de dossiers déposés au seul programme d’accès à la résidence permanente restant, moins de cinq avaient mené à la délivrance d’un Certificat de sélection du Québec. Les effets de ce spectaculaire bouchon, qualifié de normal par le ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, ont commencé à se faire sentir sur nos entreprises et nos institutions publiques : carnets de commandes retardés, recherche et développement freinés, listes d’attente gonflées, menaces de délocalisation ou de fermeture démultipliées.
Quant aux travailleurs qui vivent avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, ils sont de plus en plus nombreux à mettre une croix sur le Québec pour se rabattre sur les autres provinces, voire sur d’autres pays.
Les Québécois ne sont pas dupes. Ils voient bien qu’ils sont les premiers touchés par ces trous facticement créés par les décisions en girouette d’Ottawa et de Québec. Un sondage Léger commandé par l’Union des municipalités du Québec a montré que 83 % des répondants sont favorables à ce que les immigrants « qui occupent déjà un emploi et sont bien établis au Québec » puissent demeurer dans la province. Seuls 8 % étaient contre l’idée.
Certains de nos politiciens ne sont pas du tout sensibles aux effets d’une parole reniée sur les rêves d’hommes et de femmes venus se réinventer ici (à notre invitation). On a déjà écrit dans cette colonne combien leur courte vue nous fait déshonneur ici et à l’étranger. La société civile — milieux des affaires, syndicats, municipalités, santé, éducation, construction et tourisme unis — s’est époumonée en vain pour réclamer qu’on leur accorde une clause de droits acquis. Rien ne sert d’insister, ils sont sur ce point d’une intransigeance désespérante.
Ce qu’on s’explique moins, en revanche, c’est comment ce gouvernement Legault en sursis, qui se targue d’agir comme un as économique, peut accepter de fragiliser ainsi des entreprises, des hôpitaux, des écoles ou des municipalités en leur tirant sciemment le tapis sous le pied. Non seulement ceux-ci se retrouvent en pénurie forcée, mais l’argent et le temps investis dans toutes ces embauches planifiées avec la complicité gouvernementale — formation, déplacement, accompagnement, frais administratifs — sont jetés au panier.
Il faudra pour eux tout recommencer. Québec le sait, et c’est pourquoi il repart à la chasse aux perles à nos frais en Belgique, en France, en Italie, en Suisse, en Albanie, en Bulgarie, en Moldavie, en Roumanie, au Mexique et en Colombie. C’est le « jour de la marmotte ».
Il est enrageant de voir l’enlisement du dossier migratoire se poursuivre comme si c’était une fatalité, alors qu’il est artificiellement alimenté par un gouvernement Carney qui n’a jusqu’à présent prêté aucune oreille aux doléances du Québec en matière de déséquilibre migratoire. Le tout avec la complicité d’un gouvernement Legault qui préfère garder ses mains liées plutôt que d’aller chercher la balance des pouvoirs auxquels il a droit en vertu de l’Accord Canada-Québec de 1991 en matière d’immigration temporaire.
Ce torpillage à quatre mains a trop duré. Il est plus que temps que chacun apprenne à « gérer sa fougère » migratoire, et cela en toute cohérence, pour reprendre la truculente expression popularisée par la ministre Geneviève Guilbault.
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.