L’art de regarder le golf à la télé

S’il existait un instrument pour mesurer l’intensité de la ferveur sportive d’une nation, l’aiguille de cet hypothétique appareil aurait probablement atteint, quelque part entre le mardi 7 avril et le dimanche suivant, les 8,5 degrés sur l’échelle de Hamelin.

Ce mardi-là, alors que le président de la république voisine, un homme qui a le doigt sur le piton atomique, promettait d’éradiquer l’antique civilisation persane, les Québécois, qui ont le sens des priorités, n’en avaient que pour le cinquantième but de ce que les États-Unis ont présentement de mieux à nous offrir : Cole Caufield.

Certains déséquilibres psychiques font paraître plutôt saine et bon enfant, en comparaison, la passion de notre petit peuple pour les plus brillants exploits de sa Sainte-Flanelle. Qui l’aura fait attendre jusqu’au jeudi, finalement…

Et contre le Lightning, au Centre Bell, quel match ! Non seulement le but de Caufield, servi par son magnifique capitaine, était un morceau d’anthologie parfaitement huilé, mais le Canadien, ce soir-là, a montré à la planète Hockey qu’il était prêt pour la guerre. Je sais bien que les gens sérieux dans mon genre ne sont pas censés apprécier un tel spectacle, mais comment ignorer la brutale leçon pugilistique servie par Josh Anderson au dénommé Declan Carlile ?

Sur l’échelle de Hamelin, une seule personne a mieux boxé qu’Anderson ce soir-là : Leïla Beaudoin, qui, pendant que les Glorieux mettaient la table pour une série Canadien-Lightning, réussissait par décision unanime, contre l’Argentine Victoria Bustos au Casino de Montréal, son retour sur le ring. Après sa courageuse tenue contre la championne mondiale, Alycia Baumgardner, l’automne dernier, Beaudoin s’est ainsi frayé un chemin vers un autre combat pour le championnat, quelque part en juin. Leïla, elle l’a, et elle se bat chez les super-plumes, une catégorie avec laquelle, allez savoir pourquoi, il m’arrive de m’identifier.

Mais le gros événement de la boxe québécoise, cette semaine-là, était le combat de notre Russe adoptif, Arslanbek Makhmudov, contre le toujours flamboyant Tyson Fury, dans un stade de soccer de Londres, ma chère : rien de moins que le clou d’un gala de boxe du samedi soir sur Netflix.

Et quelle déception ! Que Makhmudov ait été entraîné par une légende de la boxe locale, Marc Ramsay, ça n’a jamais paru sur le ring. Aucun style chez ce Makhmudov, et guère plus de technique : balancer de larges moulinets ne rencontrant le plus souvent que l’air, pour ensuite s’accrocher à l’autre avec une passivité d’opossum qui fait le mort, a paru épuiser sa palette tactique. Apparemment, toute la stratégie du camp Makhmudov consiste à viser le K.-O. dans les premiers rounds. À défaut de quoi, on a droit à un Caucasien barbu fendant le vide avec la subtilité d’un bûcheron, puis agrippant son adversaire avec autant de vitalité qu’une branche morte.

Le lendemain, je n’aurais normalement pas fait attention à la dernière ronde du Tournoi des Maîtres. Une seule chose me passionne moins que le golf à la télé : le golf en réalité. Tout ce que je savais, c’était que Rory McIlroy — un des rares noms à me dire quelque chose dans le golf professionnel contemporain, avec Fred Rose, non, Justin, Fred, c’est l’espion de la guerre froide… —, que McIlroy, bref, avait terminé les deux premières rondes et abordé le week-end avec une avance encore jamais vue de six coups sous la normale. Déjà, qu’un record de ce genre n’appartienne pas à Tiger Woods avait de quoi m’intriguer…

Et puis, bien désolé pour la tautologie, mais le Masters, c’est le Masters. C’est le printemps, les petits oiseaux gazouillent à la fenêtre, et ceux de l’Augusta National Golf Club chantent même plus fort que les autres, puisque le réseau qui détient les droits de diffusion, pour renforcer l’ambiance champêtre et pittoresque de la compétition, rajoute, paraît-il, des bandes enregistrées à la trame sonore naturelle du parcours.

C’est le printemps, les trappes de sable, vues d’un drone, ressemblent à autant de molaires géantes prêtes à broyer les verts, et ces scènes-là reviennent visiter votre mémoire : la petite balle qui, « puttée » par Tiger de la frise du seizième trou, grimpe lentement la pente jusqu’à une huitaine de mètres au-dessus de la coupe, puis effectue un virage à plus de 90 degrés pour redescendre doucement et corriger, sur le dernier mètre, sa trajectoire d’un ou deux degrés vers la gauche pour aller s’immobiliser pendant une éternité au bord du trou, avant d’y basculer pour de bon. Vous revoyez l’interminable étreinte, littéralement figée dans le temps, de Phil Mickelson après sa troisième victoire à Augusta et de sa femme, qui vient d’annoncer qu’elle souffre d’un cancer du sein, et Bubba Watson pleurant comme un enfant dans les bras de sa maman avant d’enfiler son premier veston vert après une miraculeuse sortie du bois sur un trou supplémentaire.

Oui, c’est le printemps et Tiger Woods a 50 ans et ce que vous aimez, ce n’est pas tant le sport que la légende du sport.

Et ce Rory McIlroy au nom qui résonne comme un rugissement est le champion en titre du plus prestigieux des tournois et il pourrait devenir le quatrième golfeur de l’histoire et le premier depuis Tiger à conserver le mythique veston vert, mais ce n’est pas une raison pour passer tout l’après-midi devant un écran. On ne regarde pas le golf à la télé, on le surveille d’un œil en faisant autre chose, comme lire ou démonter un fusil de chasse.

L’important, c’est d’être là, branché sur RDS lorsque Rory commet son catastrophique double boguey au quatrième trou et qu’un certain Cameron Young, qui l’avait rattrapé la veille en signant une carte de 65 (!), passe confortablement en tête, à -12. Ensuite, entre la boutique du réparateur de vélos, le saut à l’épicerie et le ramassage de cochonneries sur le terrain, j’ai dû rater quelque chose, parce que, à mon retour, Young avait sombré et McIlroy enchaîné les oiselets pour trôner à -13.

Grâce à un coup de départ en plein bois suivi d’une approche dans le sable, celui-ci s’est arrangé pour rendre les choses intéressantes au dix-huitième trou. Moi, j’avais eu le temps de souper. Son jet privé attendait McIlroy à l’aéroport d’Atlanta, et dans ma télé, le soir tombait sur la Géorgie.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir