Des toutous à la boxe |
C’était un dimanche tranquille. Les enfants étaient allés suivre un atelier de gardiennage offert dans une école secondaire du voisinage. En plus d’un lunch, on leur avait demandé d’apporter une poupée ou un toutou pour les exercices pratiques : comment prendre et tenir bébé, intervenir en cas d’étouffement, etc. Un porc-épic (!) et une loutre de mer ont ainsi repris du service.
À la fin de la journée, ils avaient beaucoup appris, mais dépensé peu d’énergie. Le souper en famille s’en est ressenti. Même après s’être acquittés de quelques menues corvées reconnues pour leurs vertus calmantes, comme débarrasser la table et remplir le lave-vaisselle, ils avaient encore trop de gaz dans le réservoir pour ne pas encombrer la cuisine. Faisant alors un père de moi, d’une voix qui avait presque des accents d’autorité, j’ai dit : « Vous avez le choix : vous pouvez aller vous tirailler dehors ou enfiler les gants de boxe… »
Ils ont choisi les gants.
Par le plus grand des hasards, je venais de relire un roman reçu en service de presse à l’époque où je chroniquais encore la littérature : Ce que cela coûte, de W. C. Heinz, paru chez Monsieur Toussaint Louverture en 2019. Il s’agit d’une traduction franco-française, et ceux que hérisse déjà l’idée d’un journaliste sportif vouvoyant, au gymnase, un boxeur plus jeune que lui feraient mieux d’aller lire The Professional, la version originale, publiée en 1958. On peut parler d’un classique, à la fois de la littérature pugilistique et des lettres américaines.
Le roman de Heinz exprime avec lucidité et retenue, dans toute sa crudité, la quintessence de la quête sportive, cette métaphore du combat pour la survie du plus fort que demeure l’existence humaine, fût-ce dans le secret de notre cerveau reptilien. Papa Hemingway ne s’y est pas trompé, lui qui qualifia The Professional de « meilleur roman sur la boxe et meilleur premier roman tout court ».
Dans Ce que cela coûte, Heinz, qui a été journaliste sportif et correspondant de guerre avant de s’atteler à l’écriture de fiction, raconte à la première personne l’histoire d’un reporter nommé Frank Hugues, assigné au camp d’entraînement du boxeur dont un grand magazine lui a commandé un portrait : Eddie Brown, la trentaine d’années, dont neuf dans la boxe professionnelle ; 67 victoires et 3 défaites au compteur, aspirant à la couronne des poids moyens dont, bien décidé à saisir sa chance, il se prépare à affronter le champion en titre.
Heinz-Hugues semble prendre très au sérieux la périphrase aux allures de contresens qui fait de ce violent sport de combat un noble art. « Dans toute forme d’art, il y a un rituel […], [celui] de cet homme, concentré, qui prépare au couteau ses peintures sur sa palette, ou de cet homme qui introduit deux feuilles blanches sous le rouleau de sa machine à écrire, ou de cet homme qui enlève ses vêtements pour endosser sa tenue de boxeur. »
Mais qu’est-ce qu’un esthète comme Frank — ou même un intello — peut bien chercher du côté des arènes ? « Le vrai sens de la vie. Un combat d’homme à homme où, quitte à battre son adversaire, mieux vaut le battre à plates coutures. Pas la peine de le faire crever de faim, comme ça se fait dans le monde merveilleux du commerce. Le but, c’est de l’allonger, inconscient, sur le sol. »
Frank évoque ensuite le premier des trois combats Zale-Graziano auxquels il a assisté : « […] un corps-à-corps terrible, ils essayaient littéralement de se démolir, pendant qu’une marée humaine assise dans les ténèbres hurlait pour en avoir plus. C’était comme deux monstres préhistoriques, enfoncés jusqu’aux genoux dans la vase primitive, prêts à combattre à mort, pendant qu’autour d’eux la jungle résonnait du bruit et de l’horreur de leur affrontement. — C’était si beau que ça ? — Oui. C’était la vérité même. »
Une vérité qui peut déranger dans notre monde obsédé d’hypersécurité. En bons amateurs qu’ils sont, mes enfants portent des casques pour ces trois rounds de boxe de deux minutes chacun où je cumulerai les fonctions d’arbitre et d’entraîneur-homme-de-coin de ma fille, laquelle concède au fiston, au bas mot, une tête et une dizaine de kilos. « Essaie de le tenir à distance avec ton jab, et quand tu vois une ouverture pour ton crochet droit, glisse-toi sous sa garde et frappe-le au corps… » Plus facile à dire qu’à faire.
Après avoir subi un compte de cinq et dansé d’un bout à l’autre du sous-sol, elle finit par s’incliner aux points. Mon tour est venu. Pendant que j’ajuste mon casque, je songe au clan de Mohamed Ali qui, à Kinshasa, avant le mythique Rumble in the Jungle, craignait sérieusement pour la vie du Plus Grand. Après tout, Foreman avait massacré Joe Frazier, et chacun de ses coups de poing paraissait capable d’abattre un arbre. Les proches et les amis d’Ali le savaient trop fier pour perdre et quitter ce ring autrement que les pieds devant.
Ne serait-ce que sous sa forme d’instinct, cette idée de mort qui accompagne le boxeur dans sa danse et qui rôde au bout de ses poings pourrait bien représenter un autre attrait de ce sport, dans une société toujours prête à troquer « l’heure de la sensation vraie » (Handke) pour une immortalité en toc. Certains casques de boxe possèdent une barre de protection nasale, mais les nôtres en sont dépourvus, et je me voyais déjà saigner au bout de mon sang, le nez fracassé par un direct du fils.
Six minutes suffisent pour se convaincre que la boxe est un sport sérieux. Le temps passe alors très lentement. Le casque matelassé amortit si bien les coups qu’on n’est pas gênés de se décocher des uppercuts à la mâchoire et de se balancer des droites sur le crâne. On a vite les bras lourds à force de se tapocher dessus. À la fin de la troisième reprise, j’étais complètement vidé.
Nous avions partagé les deux premiers rounds, et je croyais mériter mieux, mais, comme les Allemands complotant dans le dos d’Yvon Michel et d’Éric Lucas en 2003, ma progéniture en a décidé autrement : le round décisif est allé au fiston. Pour me consoler, je suis retourné lire la notule consignée, sur la page de garde, par l’éditeur de Ce qu’il en coûte : « La leçon de W. C. Heinz est que les perdants en savent plus sur la vie que les autres. »
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.