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Histoire sous influence

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13.03.2026

Publié pour la première fois en 1978, Le Québec et ses historiens, de 1840 à 1920 (PUL, 2026, 522 pages) est un ouvrage majeur de l’historiographie québécoise. Son auteur, Serge Gagnon, y fait l’histoire de l’écriture de l’histoire au Québec au XIXe siècle.

L’ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, est savant, détaillé et volumineux. Il s’adresse donc à des lecteurs motivés, passionnés par les débats concernant la valeur de la production historiographique. Je fais partie de ceux-là et je me réjouis donc de pouvoir enfin lire, grâce à cette nouvelle édition, un livre qui était devenu difficilement accessible.

L’histoire peut-elle dire la vérité ? Peut-elle rendre compte de la réalité passée en toute objectivité ? J’écarte de la réflexion, ici, tout ce qui relève de la propagande intentionnelle et de la manipulation volontaire. Je m’intéresse plutôt aux historiens de bonne foi animés par une sincère quête de vérité. Parviennent-ils à leur but ?

En 1978, alors âgé d’une quarantaine d’années, Serge Gagnon en doute. La méthode historique a progressé depuis la Renaissance, note-t-il, et le discours de l’historien est sans contredit devenu plus scientifique, mais il « n’échappe pas plus aujourd’hui qu’hier à un environnement psychosocial ».

L’historien a beau être animé par le plus pur souci d’objectivité, « la place qu’il occupe dans la hiérarchie sociale permet d’expliquer ses choix, ses jugements de valeur, implicites ou explicites, ses silences aussi bien que ses généralisations à l’égard de tel ou tel aspect de la réalité sociale ». Pour illustrer sa thèse, Gagnon se livre à une « sociologie du savoir » visant à exposer « les rapports d’influence entre la connaissance historique et la société canadienne-française » au cours des années 1840 à 1920.

Julien Goyette et François-Olivier Dorais, les historiens à l’origine de cette réédition, résument le propos de Gagnon. « L’historien écrit sous la dictée de sa société ; il exprime, consciemment ou inconsciemment, des intérêts de classe et tout effort pour appréhender son discours passe par l’examen attentif de ses appartenances sociales », expliquent-ils.

De 1800 à 1840, la petite bourgeoisie laïque a le vent dans les voiles et aspire au leadership national canadien-français. François-Xavier Garneau en fait partie. Son Histoire du Canada (1845-1852) en porte la marque. Chez lui, « les lumières de la raison remplacent les données de la foi chrétienne », note Gagnon. Sévère à l’endroit de l’Ancien Régime, qu’il qualifie de despotique, Garneau attribue la défaite de 1760 aux défauts du Régime français, adversaire de la liberté, comme l’indique son mépris de l’instruction du peuple.

Pour Garneau, c’est la curiosité scientifique et des raisons économiques, plus que l’élan missionnaire, qui animaient les explorateurs et les colons venus ici. Il se moque d’ailleurs des dévotions extravagantes de Marie de l’Incarnation et regrette l’exclusion des protestants de l’entreprise de colonisation. Garneau n’est pas antireligieux, mais il rejette le cléricalisme. Le clergé n’a rien à faire dans la politique, écrit-il. Plus son histoire avance, toutefois, plus l’historien libéral se rallie à l’idéologie conservatrice du clergé.

Son œuvre apparaît comme un baroud d’honneur. La défaite des patriotes, en effet, marque le déclin de son groupe social au profit du clergé. Pour sauver les Canadiens français colonisés, exclus du commerce et réduits au statut de prolétaires dans la société industrielle naissante, l’élite religieuse valorise le repli sur la foi catholique et sur l’agriculture.

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Des historiens comme H.-R. Casgrain, N.-E. Dionne et Lionel Groulx relancent une histoire dans laquelle l’épopée française en Amérique est essentiellement missionnaire. Les marchands, peu soucieux d’évangélisation, y font figure de méchants et les seuls Autochtones méritant de bons mots sont les convertis. Tout ce qui contribue à maintenir les Canadiens français sur leurs terres, dans le respect de l’ordre catholique, est attribué à Dieu, « qui est l’agent principal du développement historique », constate Gagnon. L’histoire de Garneau n’est plus sur le radar.

Gagnon reconnaît la valeur historique de certaines de ces œuvres — notamment celle de Benjamin Sulte —, mais il dévoile la forte influence idéologique qui les colore toutes. Doit-on en conclure que l’histoire sous influence est indépassable ? Si c’est le cas, quelles sont les idéologies déterminantes d’aujourd’hui ?

Dans des textes plus récents, Serge Gagnon, toujours actif à 86 ans, se dit maintenant convaincu que les historiens professionnels sont capables « de surmonter l’inévitable subjectivité qui les empêche de parvenir à une objectivation optimale ». Sagesse ou candeur ? Je ne saurais trancher. Mais je sais, au moins, que Gagnon est un grand historien québécois méconnu.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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