Touche pas à ma job !

Peux-tu croire, mon jeune, que j’ai connu l’arrivée de l’ordi dans des salles de rédaction où les dactylos cliquetaient encore aux côtés de cendriers débordants ? Puis, les ordis, les disquettes, les cassettes, les téléphones sans fil, les répondeurs, les fax, les VHS, Internet, les CD, les portables, les iPhone, les imprimantes 3D, chaque fois adoptés sans qu’on pose de questions.

Au moment où j’écris ces lignes, j’écoute du bruit blanc dans mes écouteurs pour camoufler le vacarme de la souffleuse à feuilles dehors, une invention du diable qui fait augmenter mon exaspération envers l’humanité et ma pression artérielle. Ce n’est pas la seule invention stupide que le progrès nous inflige, remarque. Mais personne n’est assez intelligent pour s’en débarrasser.

En ce 1er mai, jour férié et chômé en France, jour du muguet et de travailleurs dans la rue, je veux simplement te faire remarquer que nos jobs subissent tant de mutations que, parfois, on oublie de regarder en arrière pour mesurer ce qu’on nous vend comme du progrès. On a toujours dit qu’on ne pouvait pas l’arrêter, çui-là. Jusqu’à ce que le progrès te fasse perdre ta job, comme ces employés qui vont prendre leur retraite de Meta et Microsoft à 30 ans, 17 000 personnes, entre 7 et 10 % des effectifs. Et ça ne fait que commencer.

Ils ont contribué, en quelque sorte, à creuser leur propre tombe. Quelle ironie ! L’IA les a tous hypnotisés, jusqu’à ce qu’elle leur donne congé.

Tu me diras que les postiers aussi ont perdu leur promenade de santé et que les allumeurs de réverbères ont disparu. Vrai. Mais ici nous anticipons des changements structurels profonds. Mon collègue Gérard Bérubé en parlait dans sa chronique de samedi dernier : 59 % de la main-d’œuvre est exposée à l’IA au Québec, et même 86 % des gens qui ont un diplôme universitaire. C’est du jamais vu, car cela peut toucher 2,7 millions de Québécois. 2,7 millions de citoyens qui bouffent du pain et paient des impôts.

Mais un travail n’est pas qu’un gagne-pain et une contribution à La Caisse. C’est aussi un lieu de reconnaissance, de valorisation, d’appartenance, d’utilité, de sens, de routine, de sécurité, d’identité. C’est une autre facette de nous qui s’exprime. Dans mon cas, on me paie pour être curieuse et réfléchir, pour faire des liens et explorer à l’extérieur de la boîte. J’ai été à l’école toute ma........

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