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Michael Rousseau, résistant!

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27.03.2026

Le journaliste et auteur Ron Graham a grandi dans une demeure cossue de Westmount pendant les années 1950 et a sans doute donné dans son ouvrage Un quartier français la meilleure description existante du Canada français tel que perçu alors par les membres de sa tribu. Extraits :

« Je n’avais que vaguement conscience d’être entouré de gens qui parlaient français. Ils étaient là quelque part, à la campagne ou en bas de la montagne, une présence aussi abstraite que pouvait l’être celle des hindous dont j’avais fait la découverte dans un livre de Kipling ou des Mau Maus terrorisant les colons britanniques au Kenya comme le rapportait la Gazette […] Aux yeux de la plupart des gens de Westmount, le Canada français était un paysage que l’on traversait pour aller à Knowlton les jours d’été, ou à Sainte-Agathe les jours d’hiver. C’était une domestique, un ouvrier à l’usine, un politicien corruptible. C’était une vieille romance où se mêlaient les parties de patinage, les courses de toboggan, les promenades en traîneau, les expéditions en canot… »

Il s’agit bien évidemment d’un temps révolu. Une grande partie des dinosaures francophobes nous ont quittés pour l’Ontario depuis, les autres se sont réconciliés avec le français. L’entrepreneur Mitch Garber notait sur X que plusieurs personnalités anglophones du milieu des affaires sont impeccablement bilingues : Stephen Bronfman (Claridge), Peter Goldberg (Bouclair), Ken Harris (Plusgrade), Eric Boyko (Stingray), Andrew Lutfy (Dynamite/Royalmount), Lino Saputo, Geoff Molson (CH), Andrew Molson (National), Michael Sabia, Călin Rovinescu, entre autres.

L’Anglo-Québécois d’aujourd’hui a l’obligation d’apprendre l’idiome de Vigneault dès l’enfance et sort de son high school officiellement bilingue. C’est au point où, dans la population active, soit les 25 à 64 ans, 74 % des Québécois dont la langue maternelle est l’anglais déclarent fièrement aux recenseurs de Statistique Canada être bilingues. Parmi ceux scolarisés depuis l’adoption de la loi 101, en 1977, c’est 75 %.

Oups. Relisons plus lentement cette dernière phrase. Elle signifie que parmi les Anglo-Québécois scolarisés depuis que la loi 101 est en vigueur, 25 %, soit un sur quatre, affirment ne pas parler français. C’est quand même étrange. (Pour comparer, notons que seuls 7 % des francophones hors Québec en âge de travailler ne parlent pas l’anglais.)

Avons-nous d’ailleurs des raisons de penser que ce pourcentage de 75 % de déclarés bilingues est vraiment solide ? On a eu un gros doute, il y a quatre ans, lorsque la Fédération des cégeps nous a informés que s’il fallait obliger les jeunes Anglo-Québécois à suivre un cours de cégep en français, 35 % d’entre eux ne pourraient obtenir la note de passage, proportion qui monterait à 57 % chez ceux qui se préparent à être infirmiers et 86 % chez ceux qui se destinent à l’éducation à l’enfance. C’est un genre de bilinguisme, disons, non pratiquant.

Le plus gros cégep anglophone du Québec, Dawson, a eu la gentillesse de nous transmettre des données plus récentes. En ce moment, les diplômés des high schools québécois suivent deux cours de français en première année de cégep, puis ont le choix de s’inscrire à des cours de leur programme en français. Pour l’instant, 60 % le font. Et 40 % non, se repliant sur d’autres cours de français. Cela nous donne une bonne mesure. Nos high schools échouent à « bilinguiser » 40 % de leurs meilleurs élèves, ceux qui vont au cégep.

Il y a donc en fait une proportion minoritaire, mais significative, de Michael Rousseau dans la minorité anglophone du Québec. Au moins un de ses membres sur quatre vit dans l’univers parallèle où le français apparaît comme un décor dans lequel il n’est jamais nécessaire d’entrer. Ils peuvent s’identifier au mot désormais célèbre du p.-d.g. d’Air Canada : « J’ai été capable de vivre à Montréal sans parler français, et c’est tout à l’honneur de la ville. »

C’est ainsi qu’une enquête récente de l’Institut de la statistique note que 53 % de tous les anglos ne consomment « aucun » contenu vidéo francophone sur quelque plateforme que ce soit (comme 13 % des francophones). En visionner serait pourtant la façon la plus simple d’utiliser son bilinguisme.

Vivre en Anglo-Québec permet aussi de se détacher des préoccupations des francophones sur leur avenir et d’afficher une sincère incompréhension de notre étrange insistance à vouloir faire respecter notre langue. En 2012, nous avions lancé un énorme pavé dans la mare lorsque, à L’Actualité, nous avions osé poser à nos concitoyens anglos des questions qui fâchent. La Banque Nationale venait d’embaucher une vice-présidente unilingue anglophone, ce qui avait suscité un tollé. Nous avons interrogé les anglos : « À votre avis, les grandes entreprises montréalaises devraient-elles avoir le droit d’embaucher des unilingues anglophones comme cadres supérieurs, même si cela signifie que les salariés francophones devront travailler en anglais ? » La majorité a répondu oui — comme l’aurait fait Michael Rousseau —, dont 74 % des jeunes anglos de 18 à 34 ans.

Puis, nous avons testé cette affirmation : « En tant qu’habitant du Québec, j’estime qu’il est de mon devoir de contribuer à ce que le français demeure la langue la plus importante ici. » La majorité a dit non, dont 79 % des jeunes anglos. Nous avons ensuite testé celle-ci : « Je suis en paix avec l’idée que Montréal deviendra une ville à prédominance anglophone, alors que le reste de la province gardera son charme francophone. » La majorité des anglos accueillait paisiblement cette perspective, dont 77 % des jeunes. Il serait instructif de refaire ce sondage aujourd’hui. Je serais étonné que les résultats soient très différents.

Nous sommes donc en présence de deux Anglo-Québec. Un, dont on peine à mesurer l’ampleur réelle, mais qu’on peut penser majoritaire, a fait la paix avec la réalité linguistique francophone et interagit avec elle en bonne intelligence, sans toujours partager les préoccupations linguistiques des francophones. Un autre, qui concerne nettement plus du quart des anglos de tous les âges, constitue un groupe de résistants souvent passifs, parfois actifs, au fait français.

Michael Rousseau est-il leur héros ?

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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